N° 421 septembre 2017

À Gérard Férey

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Rubrique : Hommage

À l’heure où ce numéro se finalisait, notre ami Gérard Férey est parti. Les « arts chimiques » viennent de perdre l’un de leurs plus grands artisans contemporains et la chimie française l’une de ses glorieuses figures. Cette page lui est dédiée.

Gérard aimait la chimie pour la beauté de ses formes géométriques qu’il savait admirablement dessiner, pour la richesse des structures qu’elle pouvait engendrer et générer, et pour tout le potentiel qu’elle pouvait déployer pour aider l’homme dans sa vie de tous les jours.

Entré très tôt dans l’enseignement comme instituteur, sous l’impulsion de son milieu familial, il y a trouvé sa vocation en accordant à l’enseignement et à la transmission du savoir la place de premier plan qu’ils méritent auprès des enfants, des étudiants à l’université, et aussi auprès du grand public. Gérard avait compris que le savoir devait être transmis sans réserve au plus grand nombre. Il donna de son temps sans compter pour porter le message de la chimie et fut fasciné par Linus Pauling qui savait expliquer simplement la liaison chimique. Conscient de l’importance de convaincre le public du rôle clé de la chimie pour l’avenir, il avait lancé à la suite de l’attribution de la Médaille d’or du CNRS une croisade en France touchant les jeunes et les adultes. Ce besoin de communiquer le savoir et la nécessité de comprendre « comment ça marche » ont forgé l’esprit du futur enseignant-chercheur et l’amèneront à enseigner dans tous types d’établissements du supérieur et à terminer sa carrière comme professeur à l’Université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines.

Dessinateur dès l’enfance, fasciné par la beauté des formes définies par les solides platoniciens et archimédiens, Gérard Férey n’a cessé d’y recourir au fil de son oeuvre scientifique. À l’Université du Mans, il se frotte à la chimie du solide et devient rapidement un spécialiste des fluorures, ce qui l’amène, après de longues démarches liées à l’étude des mécanismes de réaction, à mettre en évidence l’implication d’une brique élémentaire, l’hexamère Ga3P3O16F2, dans la construction de manière rationnelle de nouvelles topologies à l’origine des matériaux poreux ULM (Université Le Mans). Le concept de chimie d’échelle, dont il va poursuivre le développement à l’Université de Versailles-Saint-Quentin, le conduit à concevoir avec sa jeune équipe les MIL (Matériaux de l’Institut Lavoisier), matériaux poreux hybrides dont le squelette est composé à la fois de parties organiques et inorganiques, permettant de faire varier la taille des cages sans pour autant compromettre la stabilité de l’ensemble. L’archétype en est le MIL 101 aux propriétés adsorbantes inégalées, produit industriellement à l’échelle de la tonne. Gérard Férey a conçu ces structures ; il les a réalisées et il en a trouvé des applications. Quel émerveillement pour lui quand il a conduit la voiture prototype de BASF fonctionnant avec de l’hydrogène stocké dans ses MIL !

Bien sûr, ses réussites scientifiques menées depuis la jeune et dynamique Université de Versailles-Saint-Quentin ont eu un retentissement considérable qui lui a amené une reconnaissance internationale. Cette reconnaissance l’a conduit à l’Académie des sciences, correspondant en 1996, puis académicien en 2003 dans la section chimie, ainsi que dans plusieurs académies étrangères, et lui a valu de nombreux prix nationaux et internationaux, dont le Prix ENI pour la protection de l’environnement (2009), le Grand Prix de la Fondation de la Maison de la Chimie (2010), la Médaille Lavoisier de la SCF (2013) et, ultime reconnaissance nationale, la Médaille d’or du CNRS en 2010, remise par la ministre de la recherche, Valérie Pécresse, qui l’appela par la suite au comité scientifique de la Région Ile-de-France.

La vie de Gérard Férey fut riche de nombreuses expériences, impossibles à décrire ni même à évoquer en si peu de lignes, et elle s’est construite autour d’étapes dans lesquelles il s’est toujours engagé avec énergie et détermination. Au service de l’organisation de la recherche, il a assumé les fonctions de directeur scientifique adjoint du Département Chimie du CNRS (1988-1992). Sortant de cette expérience, Gérard est retourné à la recherche, et ce fut sans doute une des plus prolifiques périodes de sa carrière : il s’est lancé dans l’aventure de l’Université nouvelle de Versailles-Saint-Quentin où il créa, après force batailles, l’Institut Lavoisier de chimie et physique des solides.

Il a été vice-président de la Société Chimique de France pendant deux mandats, et c’est à l’aube de l’Année internationale de la chimie (AIC, 2011) que Gérard, alors également président du Comité national de la chimie (CNC), a pensé que la chimie française devait avancer en rangs serrés pour cet événement unique. Ce fut l’occasion pour lui de mobiliser toute son énergie pour rassembler les partenaires de la chimie française – l’Académie des sciences, la SCF, le CNRS, la Fédération Gay-Lussac, la Fondation de la Maison de la Chimie, l’Union des Industries Chimiques – dans une structure originale, sans statuts, mais parfaitement réactive, qui fut nommée « Comité Ambition Chimie », rien de moins ! « Notre ambition était de mobiliser toutes les régions sur des projets à destination des jeunes et du grand public pour changer l’image qu’ils avaient de la chimie… » Grâce aux divers financements accordés, plus de 150 projets répartis sur les territoires ont ainsi pu être labellisés et servir la cause de la chimie. Gérard Férey fut un temps rédacteur en chef de L’Actualité Chimique, et il a largement contribué à notre journal en nous offrant des articles riches et variés et illustrés de ces images qu’il affectionnait tant.

Les responsabilités et le travail qui va avec ne lui ont jamais fait peur : au contraire, il y trouvait l’occasion d’expérimenter de nouveaux champs et de côtoyer d’autres pans de la communauté scientifique. Gérard nous a quittés le 19 août, mais il est inscrit à jamais dans notre histoire, brillant chimiste et notre ami.

Gilberte Chambaud
Présidente de la SCF
Rédactrice en chef par intérim

À (re)lire sur le site de l’AC