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L’alizarine est-elle responsable du désastre du 22 août 1914 ?

Actualités scientifiques , Science pour tous - 22 août 2014

Il y a cent ans, en août 1914, l’Allemagne attaque et envahit la Belgique. L’armée française réagit et s’engage dans la bataille des frontières en Belgique, en Lorraine et en Alsace. Près du village Rossignol en Belgique sur la route de Neufchâteau, la 3e division d’infanterie coloniale confrontée à la 4e armée allemande perd le 22 août, en une seule journée, 25 000 hommes. Jusqu’à la fin du mois d’août, l’armée française perdra 200 000 hommes.

Comment expliquer tant de pertes ? L’une des raisons évoquée est celle de l’uniforme des soldats. Il date en effet de 1829 lorsque le roi Charles X imposa le pantalon et le képi rouge garance et la capote bleu sombre. Très visibles dans les champs de blé et sur les teintes gris-roux de la terre et verte des prairies, les Français sont tirés comme des lapins en raison de la stratégie de l’offensive à outrance, par les fusils Mauser, mitrailleuses et artillerie adverses.

L’histoire du pantalon rouge est liée à celle de la culture de la garance, plante dont la racine contient l’alizarine [1] (1,2-dihydroxy-9,10-anthracènedione), pigment rouge. Cette culture fit d’abord la richesse des Hollandais. Elle fut introduite en France par Colbert au XVIIe siècle, confortée par la suite par Napoléon lors du blocus anglais et encouragée au XIXe siècle par les gouvernements successifs. En 1850 le département du Vaucluse produisait 65 % de la production mondiale du pigment tinctorial. Après 1860, la découverte et la commercialisation de pigments synthétiques grâce à la carbochimie [2] comme l’alizarine synthétique en 1869, l’indigotine, brevetée en 1890, portèrent un coup mortel aux pigments naturels en Europe. En France, on soutient artificiellement ces cultures par commandes d’État. L’armée achète très cher les draps et pantalons rouge garance, d’autant que concurrencés par l’alizarine synthétique, les garanciers vont disparaître et que les départements du sud sont aussi confrontés au phylloxera qui atteint la vigne.

Et pourtant, dès 1901, le ministre Messimy, sensibilisé par le général anglais Wilson, voulait faire adopter un uniforme moins voyant. L’essai de l’uniforme « réséda » fut un échec, vilipendé par la presse et quelques politiques animés par l’esprit vengeur de la défaite de 1870. Ils voulaient que les « feldgrau » allemands soient vaincus par les Français vêtus des mêmes uniformes rouge et bleu du siècle précédent. L’aveuglement ambiant était symbolisé par un autre ministre de la guerre, M. Étienne s’écriant « Le pantalon rouge c’est la France ».

Il fallut attendre 1915 pour que l’uniforme gris-bleu horizon (riche en indigotine artificielle) soit généralisé et que le képi rouge soit remplacé par un casque d’acier.
Entre temps, des milliers de cibles vivantes rouge garance avaient succombé.

Jean-Claude Bernier, 22 août 2014


[2Chimie, couleurs et sociétés, Maurice Chastrette, L’Actualité Chimique / Lettres des sciences chimiques, 1999, 225, p. 137-140.