N° 422-423 octobre-novembre 2017

Aux chimistes allemands

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Rubrique : Éditorial

La fin du siècle des Lumières voit le développement extraordinaire de la chimie avec l’abandon de la théorie du phlogistique mise en pièces par Antoine-Laurent de Lavoisier et l’avènement, au début du XIXe siècle, de la chimie moderne portée par les écoles française, anglaise, allemande et suédoise qui communiquaient entre elles de manière parfois spectaculaire comme la venue en 1813 à Paris – en plein blocus continental – de sir Humphry Davy pour recevoir un prix de l’Académie des sciences !

Ces échanges ne se limitaient pas seulement aux savants, mais aussi à des jeunes gens qui partaient se former au contact des meilleurs chimistes de l’époque : Erasmus avant Erasmus ! Ainsi, grâce à une bourse du Grand Duché de Hesse-Darmstadt – entité membre de la Confédération germanique –, le jeune Justus Liebig vint se frotter en 1822 à la fine fleur des chimistes parisiens : Louis Joseph Gay-Lussac (grand ami d’Alexander von Humboltd), Louis Jacques Thénard et Jean-Baptiste Biot, mais aussi de Georges Cuvier, Étienne Geoffroy Saint-Hilaire, Pierre Louis Dulong et Nicolas Clément du Conservatoire des Arts et Métiers. Étudiant-chercheur (cela existait déjà !) dans le laboratoire privé de Gaultier de Claubry, il rentre finalement dans le laboratoire privé de Gay-Lussac à l’Arsenal. Ses deux années parisiennes lui permirent de soutenir en 1823 un doctorat in abstentia de l’Université d’Erlangen. Il se voit ainsi nommé en 1824 à l’Université de Giessen où il y crée un laboratoire dédié à l’enseignement pratique de la chimie, outil illustrant le continuum de la recherche en chimie, prémices de la dualité « science et industrie » de la chimie qui va faire école.

Liebig offre à l’un de ses élèves, August Wilhelm Hoffmann, alors enseignant à l’Université de Bonn, d’animer en Angleterre (1845) un centre d’enseignement semblable à celui de Giessen, financé par deux anciens élèves, John Lloyd Bullock et John Gardner, et parrainé par le Prince Albert : le Royal College of Chemistry. Une « success story » qu’il développera pendant vingt ans avec l’intégration de cette institution dans ce qui deviendra l’Imperial College et le conduira, de 1861 à 1863, à être président (mais oui !) de la Chemical Society of London… ancêtre de la Royal Society of Chemistry. Il retourne en 1864 sur le continent et se voit offrir une chaire universitaire à Bonn et une autre à Berlin, qu’il choisit finalement en 1865. Professeur de chimie et directeur du laboratoire de chimie s’inspirant du laboratoire de Giessen et de sa propre expérience londonienne, il poursuit ses travaux en chimie organique, mais nourri de l’expérience de la Chemical Society of London, il œuvre activement à la création de la Deutsche Chemische Gesellschaft zu Berlin en 1867, dont il sera le premier président. Coïncidence ou pas, la Confédération germanique, formée lors du congrès de Vienne, est dissoute en 1866 à la suite de la guerre austro-prussienne et, à l’initiative du ministre-président de Prusse, Otto von Bismarck, la Confédération de l’Allemagne du Nord est instaurée : l’Allemagne existe et se devait d’avoir une société chimique !

Il est à noter qu’en ce milieu de XIXe siècle et en l’espace de 35 ans, six des sociétés chimiques actuelles ont pris racine. Les organisations prédécesseurs de la Royal Society of Chemistry remontent à 1841, de la Société chimique française à 1857, de la Czech Chemical Society à 1866, de la Deutsche Chemische Gesellschaft à 1867, de la D.I. Mendeleev Chemical Society à 1868, de l’American Chemical Society à 1876. Ceci reflète l’impact vital et bénéfique des grandes découvertes scientifiques qui ont eu lieu au tournant de ce demi-siècle et qui ont largement modelé la chimie, devenue une science centrale et l’industrie des industries.

La Deutsche Chemische Gesellschaft (DChG) a joué un rôle important dans le développement de la chimie pendant la période couverte par la Confédération allemande du Nord puis l’Empire allemand. Par une politique visionnaire en science et technologie (bien soutenue par une indemnité de guerre de 5 milliards de francs-or !), l’Allemagne a considérablement développé son réseau d’Universités et de Technische Hochschulen, ferments d’une dynamique industrielle qui supplantera rapidement les industries chimiques britanniques et françaises. De manière concomitante, la DChG voit apparaitre en 1877 la « Verein Analytischer Chemiker » qui, de « Deutsche Gesellschaft für Angewandte Chemie » (dont le journal s’intitule… Angewandte Chemie) en « Verein Deutscher Chemiker » (VDCh), entretiendra des liens forts avec la DChG, comme de partager à Berlin-Tiergarten la Hofmann Haus, détruite en plusieurs étapes au cours de la Seconde Guerre mondiale par la RAF, injuste retour...

Il faudra attendre 1949 pour assister à la fusion de ces deux sociétés pour constituer la GDCh, présidée par Karl Ziegler (1949-1951), puis 1953 pour voir la création d’une « Chemische Gesellschaft » en République démocratique d’Allemagne... et 36 ans de plus pour assister à sa dissolution et au renforcement de la GDCh (Gesellschaft Deutscher Chemiker), première association de chimistes d’Europe continentale. Au cours des trois dernières décades, la GDCh a joué un rôle majeur dans la constitution du réseau européen des sociétés chimiques, maintenant EuCheMS, et le développement d’un ensemble homogène de revues européennes, ChemPubSoc Europe. Pour tout cela, disons « zu deutschen Chemikern », merci !

Igor Tkatchenko