N° 340 avril 2010

Changement climatique : le GIEC se brûle les doigts... la science aussi

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Rubrique : Éditorial

Il faut lire le discours du Dr Rajendra Pachauri, président du GIEC (Groupe intergouvernemental sur l’étude du changement climatique) le 7 décembre 2009 à la Conférence de Copenhague sur les suites à donner au protocole de Kyoto sur la lutte contre le changement climatique. C’est le maître du monde qui s’exprime : il annonce que le réchauffement est là, prouvé et sans équivoque, dû à l’activité humaine ; il peint en sept prophéties les châtiments qui vont survenir ; il admoneste les états de renverser avant six ans cette courbe croissante des émissions de gaz carbonique. Il appelle des efforts de milliards de dollars et promet : « vous ne le regretterez pas ! ». Le style fait froid dans le dos : certitudes, arrogances, où est le doute scientifique, où est la modestie ? Malheureusement, de nombreux porte-paroles du GIEC, de nombreux rapports se sont mis à l’unisson ; ici ou là, on a pu déceler a posteriori des termes un peu exagérés, des doutes passés sous silence – toutes techniques qu’on appelle « la com’ » et qui sont monnaie courante dans tant de milieux.

Nulle surprise, alors, que des retours de bâtons se soient manifestés. Une campagne de dénigrement s’est construite, éclaboussant malheureusement la grande multitude des scientifiques compétents travaillant dans le cadre du GIEC, dont les travaux sincères et simplement scientifiques traquent les conséquences possibles, presque prouvées, de l’activité humaine sur le climat. S’y ajoute une détestable affaire de manipulation d’email, voire de courbes « un peu arrangées », à l’Université d’Anglia, exploitées par le lancement d’un disqualifiant concept de « climategate » qui voudrait provoquer une curée. Triste spectacle, de part et d’autre, de comportements bien peu flatteurs de collègues scientifiques.

De découvertes en prophéties, de prophéties en avertissements, il est vrai que la direction du GIEC a fini par sortir de sa compétence : de scientifique il a voulu devenir gourou – nanti d’une autorité sans contrepartie. Voilà qu’il se brûle les doigts : quelles peuvent en être les conséquences ? On peut conjecturer que bien des gouvernants vont se réjouir. Contraints de faire le dos rond devant les campagnes d’alerte au climat, les politiques ne se précipitent pas à adopter les mesures pratiques demandées. Copenhague vient déjà de l’illustrer et cela risque de s’amplifier.

Pour les citoyens – individus et associations –, il en va autrement, car les fondamentaux du changement climatique sont toujours là. Le GIEC s’est peut-être trompé dans les délais de ses prévisions (quel est le scientifique, conscient des incertitudes, qui va s’en étonner ?), mais l’évolution du climat qu’il a mise en évidence reste crédible, reposant comme elle le fait sur des efforts de recherche multiples et évalués. La coupure déjà perceptible après Copenhague entre gouvernants et associations écologistes va s’accroître et créer des tensions.

En fait, la conviction écologique, au cours de la décennie, a insidieusement changé de nature. D’anecdotique, elle est devenue fondatrice et recouvre maintenant un très profond besoin de changement vers une société où seraient disqualifiés les mots de surconsommation et de croissance. Ce besoin reste intact et nourrit toujours plus vivement l’idéal et les exigences de nombreux de nos concitoyens... jusqu’à ce qu’il y ait un répondant politique assez fort.

Et pour les chimistes, quelles conséquences ? A une période où déjà on se lamente de voir s’accroître le fossé entre les citoyens et la science, voilà que se fissure un point de résistance majeur. Chimistes, nous savons que nous sommes parmi les plus fragiles dans ces mouvements d’opinion, que des oppositions latentes risquent de faire surface. Pourtant à bien y regarder, les chimistes sont davantage associés aux chantiers de lutte contre la pollution, à la conservation des matières premières, à la préservation de la santé, et on peut dire qu’ils se trouvent dans la bonne case. Si les menaces du réchauffement connaissent un répit, il n’en est pas de même du besoin d’une vie plus sûre et d’une nature préservée – qui fonde d’abord leurs objectifs et leurs programmes étiquetés « développement durable ». On ne peut que souhaiter qu’ils maintiennent la route et... qu’ils continuent à se méfier de l’arrogance.

Paul Rigny
Rédacteur en chef

Couverture : nanoparticules synthétisées par Adeline Perro (LCPO, Université Bordeaux 1). Images de microscopie électronique réalisées par Michel Martineau et Elisabeth Sellier (CREMEM, Talence), colorisées par Adeline Perro.
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