N° 378-379 octobre-novembre 2013

Experts et expertise

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Rubrique : Éditorial

Est-ce que la vérité conduit au bien ? C’est ce que pensait Socrate : seuls les ignorants peuvent faire le mal. Celui qui connaît la vérité, lumière qui éclaire tout, ne peut s’engager que sur la bonne voie. Comme l’humanité est de plus en plus savante, elle devrait en conséquence agir avec de plus en plus de sagesse, de mesure et d’intelligence... collective. Or qu’observe-t-on depuis les temps anciens où Prométhée a donné le feu à l’humanité ? L’Homme aurait pu en devenir plus sagace et réfléchi, et pourtant ceux qui en disposaient ont commencé à s’entretuer. Savoir ne suffit donc pas, et la question se pose : qu’enseigner pour former des citoyens, dans une société où les réactions émotionnelles ont pris le dessus et forment, de fait, l’opinion publique ?

Certaines de ces attitudes en arrivent à avoir force de loi, relayées par les sondages, les médias et parfois sanctifiées par décision de justice et/ou par les pouvoirs publics. « La société civile mondiale dit aujourd’hui sa colère face à l’immensité du cynisme qui défigure les bonnes consciences et les belles paroles des décideurs publics et privés » écrivait récemment l’avocat William Bourdon, n’hésitant pas à comparer les lanceurs d’alerte à Martin Luther King et Gandhi et les qualifiants d’hyper-citoyens. Nous voilà au cœur du sujet. Ceux qui savent de par leur métier, leurs travaux, ne recherchent que le pouvoir et sont ainsi disqualifiés, car ils ne disent pas le vrai. Ce sont les experts. Ceux qui dénoncent ce pouvoir sont toujours vertueux, car ils privilégient l’intérêt supérieur, si nécessaire au détriment du respect de la loi...

La question suivante concerne alors le concept de société. La société (du latin socius : compagnon, associé) est un groupe d’individus unifiés par un réseau de relations, de traditions et d’institutions. Le Livre Blanc de la gouvernance de l’Union européenne en donne une définition qui s’appuie sur les associations de tous types, et bien sûr les organisations syndicales, le Medef, les ONG... Ce qui entraîne le risque d’une certaine confusion entre d’une part la société comme ensemble des citoyens, et d’autre part des organisations s’attribuant une légitimité de représentant de « la » société civile dans sa totalité. Or une association ne traduit souvent qu’une perception, très ciblée sur un aspect particulier d’une question de société, et n’est donc pas représentative de la société dans son ensemble. Il s’agit bien de perception, dont il est hasardeux de penser qu’elle puisse être plus indépendante que celle des experts, en général et hors cas particuliers.

Pour contourner le problème, plusieurs établissements publics de recherche, suivant l’exemple de l’Inserm, se sont dotés d’une part de comités d’éthique – forums où toutes les sensibilités sont supposées s’exprimer –, d’autre part de comités d’expertise collective, pluridisciplinaires. L’État s’est quant à lui doté d’un certain nombre d’instances, incluant les Assemblées élues, représentatives par principe des diverses nuances de la vox populi, les structures qui en sont issues comme l’Office parlementaire des choix scientifiques et technologiques (OPECST) ou les agences indépendantes d’évaluation comme l’ANSES. D’autre part, les Académies s’intéressent à l’expertise depuis quelques années, la diffusent en utilisant les moyens modernes, et ouvrent même leurs portes à des séances publiques portant sur des sujets sensibles ou non. Que penser alors du doute qui entoure toutes ces formes d’analyses, d’études, de réflexions, voire de leur dénigrement ? Que penser même de la suspicion qui entoure notre représentation nationale – et le déni républicain qui en est la conséquence – ou nos élites, certes constituées d’êtres humains, donc faillibles et soumis aux passions ? Pour résumer, l’expertise est-elle une mission impossible, hors quelques minorités agissantes auto-investies de l’exercice de la responsabilité sociétale ?

Comment les sociétés savantes peuvent-elles se positionner dans un tel contexte ? Et notamment la Société Chimique de France, et sa revue, L’Actualité Chimique ? Elles osent ! Et c’est ainsi que, sans crainte, ce numéro double est consacré à l’expertise et à ses applications dans des domaines qui concernent directement la population et la société..., le deuxième volet de « La chimie mène l’enquête ». Pour cela, Patrick Arpino, déjà coordinateur du numéro de 2010, a fait appel aux meilleurs spécialistes européens pour qu’ils présentent leur expertise dédiée à la résolution de crimes et délits. Qu’ils en soient remerciés.

Rose Agnès Jacquesy
Rédactrice en chef

Couverture

Visuels aimablement fournis par l’IRCGN/Gendarmerie et l’INPS, DR.
Conception graphique : Mag Design.

La version papier de ce numéro contient un encart EuCheMs.