N° 351 avril 2011

Innovation : un mot qui change et qui change tout

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Rubrique : Éditorial

« Innovation = action d’innover » est donné dans l’édition de 1985 du Grand Robert comme un emploi « rare » de ce mot ancien. Tout change dans les années 90 où il s’impose comme une évidence que c’est cela que les entreprises doivent faire. Les entreprises des générations précédentes n’avaient qu’« inventé » et pas rien (l’automobile, l’avion, le téléphone, l’énergie nucléaire, etc.) ; maintenant, il faut « innover » ! L’État s’en mêle avec tous les moyens d’incitation imaginables : le crédit impôt recherche (CIR), la création d’organismes (l’Agence pour l’Innovation, devenue OSEO), la création de nombreux prix de l’innovation et l’utilisation obligatoire du mot dans tout discours de ministre. Que s’est-il passé ? L’explosion de la concurrence industrielle qui a accompagné la mondialisation, la sourde angoisse qu’entraîne la désindustrialisation en marche de nos sociétés et les exemples emblématiques des inventions de l’époque qui construisaient la sphère Internet et ses mythes – une équipe astucieuse dans un garage peut « vite » devenir un géant mondial, Apple et Google sont dans tous les esprits.

Après avoir conquis le monde de l’entreprise, le mot « innovation » s’est attaqué au monde de la recherche, déclenchant d’abord des réactions étonnées : être chercheur, n’est-ce pas trouver des choses neuves ? Appliqué d’abord aux petites entreprises, il est remonté d’un cran vers l’origine de l’invention : le laboratoire. Nos chimistes, habitués à apporter leurs contributions scientifiques aux industriels sont maintenant invités à monter en première ligne et à créer leur entreprise. Le « Pacte pour la recherche » de 2006 prend ainsi « innovation » comme l’un de ses piliers : on crée l’Agence nationale de la recherche (ANR), les pôles de compétitivité, les réseaux technologiques, les laboratoires Carnot, etc. pour aller chercher l’innovation chez les chercheurs et créer ces fameuses « start-up » chargées de nourrir en leur sein au moins quelques-uns de ces géants industriels ultimes dont tout le monde rêve. Le mouvement est mondial, bien sûr : entre 1997 et 2007, le nombre de chercheurs a rien moins que « doublé » sur la planète et la crise économique déclenchée en 2008 n’a rien ralenti sur ce plan.

Cette exaltation – on aurait envie de dire sacralisation – du concept « innovation » dans la recherche aura évidemment des résultats... sur l’activité économique. Un récent bilan des pôles de compétitivité, cinq ans après leur création [1], en donne un avant-goût : plus de 350 projets parmi les milliers soutenus ont déjà permis d’introduire de nouveaux produits sur le marché ; également, plus de mille entreprises ont été créées grâce à cette politique. C’est donc positif et tous ces entrepreneurs méritent respect et encouragement.

Mais la recherche fondamentale dans tout cela, n’est-elle pas l’oubliée ? On n’en parle plus qu’à la marge. La conversion de notre système de recherche se poursuit et continue à être inspirée par le mot magique « innovation ». Beaucoup d’acteurs académiques réalisent maintenant la vraie nature de la loi sur l’autonomie des universités de 2007 : ouvrant une course aux moyens financiers, elle pousse « automatiquement » les laboratoires vers la valorisation – prise de brevets, vente de brevets, de licences, création d’entreprises. La théorie repose sur un principe : devenues riches, grâce à leurs prospères activités de valorisation, les universités pourront se financer les meilleurs laboratoires avec les meilleurs chercheurs. Ceci fonctionne à l’étranger (le MIT et l’Université de Californie sont des exemples emblématiques) et devrait réussir en France, mais pour cela, le discours doit se modifier : la culture scientifique, la curiosité scientifique doivent être encouragées ; surtout la politique « ressources humaines » du milieu académique doit continuer à honorer les chercheurs doués pour la science pure, même s’ils n’ont pas les qualités requises par l’« innovation ».

La recherche fondamentale est un trésor culturel. Il ne s’agit pas seulement de « préparer les innovations de demain ». Il s’agit d’un pan essentiel de notre civilisation occidentale qui s’est construit depuis la Renaissance. Soyons exigeants à l’égard de la recherche fondamentale, mais soyons en fiers.

Paul Rigny
Rédacteur en chef

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[1Moreau P., Pôles de compétitivité : plus de 700 projets ont abouti depuis cinq ans, Les Échos, 22 février 2011.