N° 188 avril-mai 1995

L’abandon de notre langue : risque pour la communauté des chimistes

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Rubrique : Éditorial

Pour la chimie, les relations européennes ne sont pas une nouveauté qu’il s’agisse de la recherche ou de l’industrie, voire même de l’enseignement. Néanmoins, l’émergence de la communauté européenne rend de plus en plus actuels les échanges avec nos voisins européens étant entendu qu’il est possible, depuis plusieurs années, de parler de globalisation des échanges intellectuels, économiques et commerciaux, non seulement en Europe mais à l’échelle mondiale.

Ce n’est pas le hasard si la plupart des chimistes utilisent et souvent maîtrisent une ou plusieurs langues étrangères et que notre enseignement favorise la tenue de quelques enseignements en anglais. Nos publications étant, par ailleurs, depuis longtemps en majorité rédigées en anglais.

Une réunion Erasmus vient de se tenir à Lyon pour établir le bilan des échanges européens entre étudiants et donc entre établissements d’enseignement supérieur et laboratoires de recherche. Ce bilan est incontestablement très positif tout en mettant en évidence deux grands centre d’attraction en Europe : la Grande-Bretagne et la France.

Plusieurs participants ont tenu à souligner l’avantage de la large palette européenne au plan culturel et il y a eu un accord très général entre les participants pour souligner l’importance de ne pas porter atteinte à cette diversité qui constitue une richesse, étant bien entendu que l’emploi de l’anglais dans l’enseignement, la recherche et les échanges économiques en chimie est une réalité.

Cependant, certains participants au colloque Erasmus ont proposé d’aller beaucoup plus loin et que, très rapidement, l’enseignement supérieur en chimie et la totalité de nos publications européennes emploient exclusivement la langue de Shakespeare.

C’est une proposition que je crois réductrice et, si j’en ai fait la remarque à Lyon — remarque très largement acceptée par les participants du congrès —, il nous reste à trouver un bon équilibre.

La chimie n’est pas seulement une discipline académique pour laquelle l’uniformité de la langue, c’est-à-dire l’anglais, est mondiale. En fait, c’est aussi une technologie, carrefour de nombreuses autres disciplines fondamentales et appliquées, domaines dans lesquels la prééminence de la langue anglaise est souvent moins bien établie qu’en chimie (ex : mathématiques, mécanique, etc.).

La chimie est aussi un secteur économique mettant en jeu des éléments humains, sociaux, juridiques et culturels pour lesquels le choix de la langue est d’une importance déterminante et il y aurait un risque grave à abandonner la pratique de notre langue.

Au siècle dernier, beaucoup d’esprits cultivés considéraient comme « rustiques » les enseignements scientifiques enseignés en langue vernaculaire et non en français. Il n’est pas question de dédaigner la part incontournable de l’emploi de l’anglais et nous devons certainement tout faire pour que nos étudiants et nos techniciens manient parfaitement cette langue et si possible d’autres, mais n’abandonnons pas notre langue et notre culture.

Je considère le colloque Erasmus comme un excellent exemple de la possibilité de discuter de manière efficace en deux langues (on aurait pu le faire en trois langues) et je souhaite que, dans les publications, nos collègues, non seulement n’abandonnent pas entièrement l’emploi du français, mais l’utilisent plus largement que cela n’est fait actuellement dans nos excellentes revues de chimie — qui doivent être mieux soutenues que ce n’est le cas — pour les bons mémoires et notes de notre communauté qui occupe une très bonne place dans la chimie européenne.

Nous sommes engagés dans une compétition où la qualité et l’importance de la communauté des chimistes français ne doivent certainement pas être masquées par une participation quasi totale aux publications en langue anglaise même si nous devons être actifs au sein de la communauté internationale en employant et en maniant sans complexe la « lingua Franca » de la chimie qu’est devenu l’anglais.

Jean-Baptiste Donnet
ancien Président de la SCF

Couverture

Frédéric Kuhlmann (1803-1881), chimiste et industriel français né à Colmar, fondateur des Établissements Kuhlmann. Il a occupé, dès sa création et pendant trente ans, la chaire de chimie appliquée de Lille (cf « La vie de Frédéric Kuhlmann, créateur de l’industrie chimique dans le nord de la France », p. 61-62).