N° 341 mai 2010

L’irrésistible ascension de la publication numérique !

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Rubrique : Éditorial

Quel est le nombre moyen de SMS envoyés par un jeune américain par mois : 584 ? 1 150 ? 1 612 ? Réponse : non, c’est 2 272 ! Nous sommes tous, sauf les jeunes, complètement à côté de la plaque quand il s’agit de prendre la mesure de la montée du phénomène « numérique ».

Le salon du livre en mars, la présentation de l’iPad en avril, mettent de nouveau les projecteurs sur cette évolution. Le monde de l’édition scientifique vit déjà dans l’ère numérique depuis plusieurs années, mais ce n’est encore rien : l’évolution n’est encore qu’amorcée ! Pour une fois, on peut essayer de faire mentir l’esprit de Monsieur Prudhomme pour lequel « la prévision est un art difficile... surtout quand il s’agit de l’avenir » !

Une extrapolation peu risquée évoque le scientifique « tout numérique » : il entre dans la littérature par quelque mot-clef ; creuse l’article qu’il lit en appelant le texte d’une référence qui s’affiche sur un clic ; rafraîchit les connaissances qui lui manquent en faisant venir, en un autre clic, le manuel approprié qui s’ouvre à la page appropriée. Bref, il a avec lui, immédiatement accessible, toute la bibliothèque dont il a besoin. Et quelle bibliothèque ! Pourquoi se limiter à l’écrit ? Il a les images, les films, les conférences, tout cela disponible au doigt et à l’œil. L’édition numérique n’est pas en effet que la diffusion des textes sur un autre support que le papier : elle va avec la mise au point des « moteurs de recherche » qui permettent l’accès à toute la bibliothèque. Mais « avoir à disposition » n’est encore rien : il faut pouvoir travailler, prendre des notes, comparer, faire des calculs ! On peut parier que l’écran bientôt permettra commodément ce couplage avec l’intervention active du lecteur aujourd’hui encore bien lourde. On peut même parier que tout ceci se fera « tout transportable », comme un livre ou une revue – les écrans souples sont déjà là et feuilleter devient possible.
L’homme « numérique nomade » ne perd pas son temps : toujours à la bibliothèque, sa bibliothèque, en France, à l’étranger, à la ville, à la campagne ! Mieux : toujours en interaction avec les autres s’il le souhaite.

La prospective sur l’information numérique, c’est aussi celle du débordement, de l’avalanche, de l’ingérable ! Déjà les scientifiques, dans certains milieux, « mettent en ligne » directement leur production sur leurs blogs et la partagent sans intermédiaire au sein de leur communauté. Le chercheur, tout seul devant l’océan des informations, risque de tout perdre ! Équipé d’un beau bateau, mais sans repère, il a furieusement besoin de boussoles. C’est là que resurgit l’impérieuse nécessité de l’ÉDITION au sens large − celle des professionnels de l’interface entre auteurs et lecteurs (bibliothèques institutionnelles, éditeurs, libraires). Ce sont eux qui sont responsables du choix d’une ligne éditoriale (quels thèmes traiter, quelle sélection entre les approches possibles) et les garants de la qualité de leur contenu, de l’identification des experts : le rôle de « filtre-qualité » basé sur l’orientation, l’évaluation, la sélection. Aujourd’hui – demain pour être plus exact –, les auteurs ne veulent plus payer pour être publiés, les lecteurs non plus ne veulent plus payer : Internet se veut le monde du gratuit (développement de l’« open access », des « archives ouvertes »). On n’entend parler dans le monde de l’écrit que de la recherche du nouveau « modèle économique » qui doit permettre à l’édition d’exister alors que le financement traditionnel disparaît. Ce qui se fait jour, c’est que ce n’est plus tant sur « l’objet » vendu (le livre ou la revue) que se fera la valeur économique, mais sur les services fournis (mise à disposition de réseaux, d’archives, d’informations connectées) ; parmi ceux-ci, on peut conjecturer que le rôle de « filtre-qualité » sera un facteur majeur.

Mais le modèle économique modifie le produit. Pour les scientifiques, il changera, à n’en pas douter, la façon dont seront évalués les résultats de leurs travaux – le cœur même de leur vie professionnelle –, qu’il s’agisse de la publication d’articles comme de celle d’ouvrages. Nulle surprise alors que le débat s’installe entre liberté du chercheur (de publier, de consulter la littérature) et sélection (valorisation des travaux et des auteurs), entre indépendance du chercheur et rôle des institutions. Puisque la gratuité aux auteurs comme aux lecteurs renvoie au financement par les institutions, elle introduira en effet entre elles un formidable critère de sélection par l’argent, toutes ne pouvant pas offrir les mêmes services (accès aux bases de données les meilleures) ; voici l’idéologie du « les mêmes chances pour tous » bien mise à mal !

Autre aspect, qui concerne de près L’Actualité Chimique : alors que la publication d’ouvrages intégrés, qui pérennisent la réflexion, d’articles de revue, qui permettent un salutaire recul, risque d’être malmenée par les techniques numériques, notre vocation de revue générale de « société savante », écrantée des contraintes économiques, a encore de belles missions devant elle.

L’ère du numérique va bouleverser en profondeur, bien davantage que ce à quoi on a déjà assisté. Faut-il donc regretter ces évolutions ? Ce serait bien en vain : c’est un mouvement transcendant qui dépasse les individus, comme autrefois l’invention du livre qui a tari la richesse des apprentissages, des expériences et des légendes qui se transmettaient de génération en génération par voie orale – inconvénient somme toute faible au regard de l’enrichissement qu’elle a apporté et continue à apporter.

Paul Rigny,
Rédacteur en chef

Couverture

Le site de Ludwigshafen (Allemagne) est le plus grand complexe industriel en Europe. Il regroupe plus de 200 usines de production, plusieurs centaines de laboratoires, des centres techniques, ateliers et bureaux... sur une superficie supérieure à 10 km. Près de 33 000 personnes y travaillent. La sécurité y est une priorité absolue. © BASF.

La version papier de ce numéro contient en encart la Newsletter EuCheMS de mai 2010.