N° 350 mars 2011

L’ouverture de l’AIC : la chimie communique

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Rubrique : Éditorial

Les 27 et 28 janvier derniers ont eu lieu à Paris au siège de l’UNESCO, puis le 29 janvier à la Sorbonne, les cérémonies d’ouverture de l’Année internationale de la chimie (AIC). La chimie était au complet : chercheurs scientifiques, industriels, experts des « grands problèmes de la planète », tous ont voulu montrer qu’ils étaient fiers de leur discipline et des spectaculaires changements qu’elle traverse, et que la chimie refuse d’être si mal comprise dans nos sociétés qui pourtant la sollicitent tellement. Cette occasion unique de communiquer ainsi devant un parterre très international et très intergénérationnel n’a pas été manquée.

Sûre des étonnants progrès qu’elle connaît dans notre génération, la science chimique ne pouvait qu’ouvrir le bal. Les conférences scientifiques ont su convaincre ceux qui l’auraient ignoré, que la science chimique est sortie de ses frontières traditionnelles et ouvre des horizons conceptuels et pratiques immenses. Très impressionnantes, en particulier par les perspectives d’une nouvelle ère scientifique qu’elles évoquent, celles de Jean-Marie Lehn (« La chimie : créer la matière, créer la vie ») et de Ada Yonath (« Cet intrigant ribosome et ses petits ennemis : d’où vient-il ? ») ont déclenché des notes d’enthousiasme. Vive la recherche fondamentale !

L’industrie chimique : signe de notre XXIe siècle, la communication est un grand chantier et qui est pris très au sérieux par les industriels ! Leur discours est « bien au point » et délivré avec talent. On rappelle les bienfaits de la chimie, on impressionne par les progrès qui se préparent (matériaux, énergie, santé). Également, on explique que la mentalité du « développement durable » est maintenant intégrée par tous les chimistes en Europe, conscients de la santé de l’homme et de l’environnement et convaincus de rompre avec la non-transparence. Évidemment, puisqu’on voudrait faire changer les mentalités, cela aurait été un signe fort de faire participer des associations de protection de l’environnement à des débats contradictoires, mais... trop risqué... ce sera pour une autre fois.
Cela dit, l’opération « l’art en la matière » [1] présentée à La Défense à l’occasion de l’ouverture de l’AIC par l’Union des Industries Chimiques (UIC) fut remarquable : quatre œuvres d’artistes de premier plan offertes pour quatre jours, respectivement à Paris, Marseille, Lyon et Lille. Nul doute que les médias intrigués par l’événement auront été séduits : l’occasion de faire passer les messages.
Les problèmes de société (changement climatique, ressources en eau, nutrition, énergies nouvelles) n’ont pas été oubliés – ils attendent tellement de la chimie ! –, mais bien présentés avec un sérieux et une solennité qui ne déparent pas à l’UNESCO.

L’AIC avait aussi prévu de célébrer le centenaire de la remise du prix Nobel de chimie à Marie Curie. La force de cette célébration a pu surprendre. Qu’a-t-on « appris » sur Marie Curie ? Peut-être rien vraiment qu’on n’ait jamais su, mais l’ensemble : son génie scientifique, sa volonté si peu commune. On a réappris l’extraordinaire dévouement de son effort de guerre : mettre la jeune radiographie sur le champ de bataille au service des blessés, son pouvoir de conviction pour obtenir la création des Instituts du radium de Paris et de Varsovie ; puis, plus tard, s’il s’agit de développer la médecine nucléaire, son parrainage de la grande souscription auprès des femmes américaines − remarquable campagne de comm’ (dans le langage actuel) impliquant tournée à travers les États-Unis, conférences de presse et remise par le président lui-même DU gramme de radium voulu (1921). Elle qu’on décrit pourtant comme réservée et timide ! On a aussi réappris la force de sa relation avec Pierre Curie qui a su l’aider à s’imposer comme la grande scientifique qu’elle était, elle qu’on voulait croire confinée à un rôle accessoire. Et on a réentendu, avec une surprise et une honte toujours présentes, la force des oppositions qu’elle a rencontrées à tous les échelons des institutions masculines auxquelles elle a été confrontée. Mais la science à laquelle Marie Curie a donné naissance – la radiochimie – est maintenant maîtrisée ; les conséquences éloignées en sont devenues enjeux industriels (la production d’électricité nucléaire) ou médicaux (la médecine nucléaire). Et pourtant la ferveur exprimée conjointement par les officiels polonais et français, reprise par toute l’audience, était extraordinaire [2]. La vie si difficile de cette femme émigrée est encore plus proche qu’on ne le croyait. Ce sont des témoins qui en ont parlé : des élèves d’élèves pour rappeler ses découvertes, et nulle autre que sa petite fille pour évoquer la vraie personne qui aime et qui souffre et vouloir que cette grande scientifique soit autre chose qu’une icône. Pourquoi cette émotion ? Marie Curie n’était pas exceptionnelle que comme scientifique ; elle l’était aussi par sa vie.La place des femmes dans la science est un thème explicite de cette année internationale de la chimie associée à Marie Curie. Certainement aujourd’hui, où les femmes acceptent de moins en moins l’inégalité qui leur est appliquée (pourtant tellement plus feutrée que celle dont Marie Curie a pu souffrir), elle apparaît avec sa force, sa pugnacité, son intelligence, comme un incomparable porte-parole de leur lutte. C’est tout le monde de la recherche qui, à l’occasion de ces hommages, s’est retrouvé derrière ses combats.

Les journées d’ouverture seront suivies tout au long de l’année 2011 de centaines de manifestations en tout genre, très souvent auprès des jeunes et dans tous les pays, à l’initiative de centaines de chimistes, d’enseignants et de laboratoires. Il s’agit de montrer qu’on aime la chimie, qu’on veut la faire connaître, qu’on veut des vocations [3]. Tous ensemble, les chimistes sauront convaincre public et médias pour communiquer sur leurs enthousiasmes et les faire partager.

Paul Rigny
Rédacteur en chef

Des difficultés nous empêchent de joindre à ce numéro l’encart initialement prévu du nouvel épisode de la BD Les vies de Marie Curie. Nous nous en excusons auprès de nos lecteurs. Paul Rigny

Couverture

À la demande de l’Union des Industries Chimiques qui souhaitait marquer le lancement de l’Année internationale de la chimie, l’artiste plasticienne Marie-Hélène Richard a créé Rosae Plasticae, œuvre qui a été présentée sur le parvis de La Défense. Photo : SCF/S. Bléneau-Serdel.

La version papier de ce numéro contient en encart la Newsletter EuCheMS de février 2011.

[1Voir p. 60.

[2L’Actualité Chimique reviendra prochainement sur ces évocations.

[3Pour ce qui concerne les manifestations organisées en France, voir www.chimie2011.fr