N° 377 septembre 2013

La Région à l’heure de la mondialisation

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Rubrique : Éditorial

Dès l’Antiquité, les savants comme on disait alors, et plus généralement ceux qui possédaient un savoir ou un savoir-faire, l’ont transmis et diffusé bien au-delà de leur environnement immédiat, préfigurant une forme de mondialisation. Cette pratique du partage avait valeur d’humanisme : le bien commun – le bien mis en commun – est supérieur au bien individuel.

Cette inversion des valeurs les plus communes, ce dépassement de soi, cette quête et cette conquête de l’universalité, étaient la marque de la recherche scientifique. À quelques exceptions près, cette attitude perdure de nos jours, même si l’évolution du monde a changé la donne en termes d’échange d’informations et de communication (vitesse, volume, etc.). L’irrépressible inflation de colloques, de publications, en chimie comme dans les autres disciplines, témoigne de ce partage sans frontières de la science, donnant naissance à des pratiques standardisées, qu’il s’agisse de l’organisation de la recherche, de son financement ou de l’utilisation généralisée du facteur d’impact, dogme moderne de l’évaluation.

Mais ceci concerne un monde clos, celui des collègues. Or, notre réalité invite toutes les parties à s’estimer concernées et à participer, à prendre ou reprendre le contrôle du monde dans lequel elles vivent. La science, et notamment la science chimique, est ainsi exposée plus qu’elle ne l’a jamais été. Face aux pseudo-scandales à répétition, le public ressent naturellement un mal-être, le sentiment de vivre dans un monde dominé par une technologie protéiforme, monde incertain et subi. Il ne serait donc plus maître de son environnement et de sa vie. « La confiance dans la science chute » titrait récemment un quotidien. Est-ce exact ? Si oui, que faire ?

Les études et sondages récents, en France comme dans les pays similaires, montrent cependant que les « scientifiques » constituent une catégorie socioprofessionnelle en laquelle la population a confiance : une enquête d’avril 2013 de Harris Interactive pour Marianne les place en 6e position (sur 33), derrière pompiers et infirmiers, avec 80 % de confiance sur une échelle allant de 21 à 92 %. La crédibilité de la science et des chercheurs, mesurée régulièrement par le National Science Board aux États-Unis, reste très élevée et stable depuis 40 ans, 70 % des Américains interrogés affirmant que les avantages de la recherche scientifique sont supérieurs aux inconvénients (10 % affirmant le contraire et 20 % sans opinion). Une enquête Ipsos (avril 2013) pour La Recherche, Le Monde et le Ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche ouvre le questionnement sur science et technologie : produisent-elles plus de dommages que d’avantages ? Seulement 37 % des Français le pensent (43 % en 2011), ce qui est rassurant, cependant qu’une bonne moitié d’entre eux met en doute l’impartialité des scientifiques, les croit sous l’influence des industriels et des lobbies, d’où une défiance avérée vis-à-vis par exemple des OGM, des radiofréquences, du nucléaire...

Le public n’est donc pas contre la science et les scientifiques. Mais ces derniers sont des entités anonymes, désincarnées. Et pour une adhésion véritable, il est impératif de leur donner de la chair, un visage, une voix, un nom. C’est nécessairement aux niveaux local et régional que devra se situer le dialogue qui, sans démagogie, lèvera les doutes et permettra de construire une relation apaisée. Ce sont donc les entités opérationnelles de la Société Chimique de France, ses quinze sections régionales, souvent complétées par des clubs de jeunes sociétaires, qui sont le mieux à même de réaliser les actions utiles pour asseoir la légitimité de la science chimique dans ses diverses dimensions. Leur rôle est essentiel, quelle que soit leur taille. Leurs membres sont au contact des adhérents de la SCF (et voire des adhérents potentiels !) ; ils assurent une représentation locale à travers des activités d’animation, souvent en partenariat avec d’autres institutions (sociétés savantes, établissements publics de recherche, enseignement secondaire et supérieur, écoles d’ingénieurs, industriels et pôles de compétitivité, associations diverses). La composante autorités locales et régionales comme le Conseil régional, le Conseil économique, social et environnemental, mais aussi députés et sénateurs, est essentielle dans ce jeu de rôle.

Certes, les sections régionales sont très diverses et leur rôle en conséquence diffère selon qu’il s’agit d’une grande région avec plusieurs sites comme en PACA, Rhône-Alpes, ou d’une petite région avec une mono-implantation comme en Auvergne ou en Champagne-Ardenne et en général des thématiques scientifiques plus ciblées. Dans tous les cas, l’importance de la relation avec les écoles doctorales est essentielle et bien intégrée, notamment pour l’organisation de journées scientifiques, dans lesquelles peuvent s’inscrire les JIREC (Journées de l’innovation et de la recherche dans l’enseignement de la chimie), organisées par la division Enseignement-Formation et qui font l’objet du numéro de mai de L’Actualité Chimique.

Comme le souligne Elisabeth Bordes-Richard, missionnée par le Conseil d’administration (CA) de la SCF pour faire un état des lieux, un certain nombre de directeurs de laboratoire se sentent peu concernés par les actions des sections régionales. De plus, directeurs et sections ont besoin d’être convaincus de l’utilité de L’Actualité Chimique en tant que support pour la mise en valeur de leurs actions. C’est pourquoi l’équipe et le Comité de rédaction de la revue, soutenus par le Bureau et le CA de la SCF, ont pris l’initiative, lors d’un séminaire, de consacrer régulièrement un dossier à la chimie qui se fait dans une région, alternativement une région de grande taille et une petite région. La première expérience, qui vous est présentée dans ce numéro, a été menée en PACA par Philippe Knauth ; deux autres propositions nous ont déjà été soumises.

À vous de nous dire si nous devons perpétuer l’approche « que savons-nous de nos régions ? », ce qu’elle vous apporte, et en quoi elle peut vous être utile ainsi qu’à la chimie.

Rose Agnès Jacquesy
Rédactrice en chef

Couverture : Calanque de Port Pin à Cassis (© Samuel Borges-Fotolia.com).

La version papier de ce numéro contient un encart EuCheMs téléchargeable gratuitement sur le site de la SCF :
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