N° 356-357 octobre-novembre 2011

La chimie et les très grands équipements de la physique (TGE)

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Rubrique : Éditorial

De gauche à droite : Michel Verdaguer, Paul Rigny, Marc Simon, Abderrhamane Tadjeddine, Valérie Briois et Christophe Cartier dit Moulin en mai dernier.

La chimie n’est plus seulement une science qui « fabrique son objet » selon l’expression traditionnelle. Elle est aussi devenue une science qui plonge à l’échelle atomique, décrit l’organisation de la matière à cette échelle et cherche à traquer les mouvements des atomes pour en comprendre en profondeur les transformations. C’est cette approche qui lui donne la faculté sans cesse en progrès de synthétiser des molécules de plus en plus complexes, de prévoir et fabriquer des objets de plus en plus sophistiqués, et également de maîtriser de façon toujours plus fine la relation structure/propriété qui la met en possession de techniques puissantes.

La physique a développé pour ses propres objectifs, en particulier dans la deuxième moitié du XXe siècle, des instruments très complexes, comme les accélérateurs de particules et les réacteurs nucléaires. On a réalisé dans un deuxième temps que les rayonnements internes à ces grosses machines pouvaient être extraits et utilisés à l’étude de la matière. Quelques décennies plus tard, on observe que toutes les communautés scientifiques (physiciens, chimistes, biologistes, géologues ou paléontologues) ont assimilé ces techniques − en particulier le rayonnement synchrotron et les faisceaux de neutrons − comme essentielles à leurs recherches. La place très importante prise par la chimie, discipline auparavant satisfaite d’équipements de coûts modestes, a surpris plus d’un stratège. Pourtant, une source de rayonnement intense de longueurs d’ondes allant des rayons X à l’infrarouge était un rêve inespéré pour qui veut connaître les compositions atomiques ou les structures spatiales de très petits systèmes – surfaces ou microcristaux –, ou même en voir l’évolution au cours d’une transformation. Le numéro thématique que nous présentons aujourd’hui fait bien prendre conscience du nombre de« verrous » scientifiques qui ont pu être ouverts grâce au rayonnement synchrotron dans notre domaine et des recherches en cours qui lui promettent un riche avenir.

C’est un plaisir de remercier et complimenter les collègues des installations SOLEIL et ESRF qui se sont attachés à concevoir ce numéro qui fera référence − en particulier Marc Simon, le coordinateur du numéro, et les membres de son comité éditorial : Valérie Briois, Christophe Cartier dit Moulin, Abderrhamane Tadjeddine, Michel Verdaguer, ainsi que Serge Pérez.

Les très grands équipements (TGE) ont suscité une communauté originale : très internationale – du fait du coût élevé des instruments –, nomade – car elle accueille par campagne des utilisateurs de toutes provenances –, et très exigeante, vis-à-vis du développement d’une instrumentation toujours renouvelée du fait des spécificités voulues par les expérimentateurs. Des structures de management international ont été mises en place et bien rôdées – le CNRS et le CEA constituant souvent la représentation française par délégation du Ministère de la Recherche ; les décisions nécessairement de long terme étaient ainsi prises par les partenaires internationaux en équilibrant les objectifs de cette science de progrès et les possibilités financières. Tous ces efforts, cette conviction partagée de se mouvoir à la pointe de la recherche ont permis à l’Europe de figurer parmi les tout premiers (souvent la première) au monde, dans ces domaines.

Mais tout bouge ! Il semblerait que là aussi, la finance veuille prendre la main plus complètement et se mette à souffrir de moins en moins bonne grâce l’opinion des scientifiques. Le rôle conféré par nos tutelles aux organismes (CEA, CNRS) agréés pour des grands programmes se rapprocherait-il de celui d’un simple « conseil technique » auprès du Ministère ? Comment ce dernier, chargé de la mission d’arbitrage, appréciera-t-il l’ardente obligation de soutenir la recherche autour de ces TGE ? La communauté scientifique française, espérons-le, saura rester éloquente et efficace et obtenir que les efforts vers l’excellence nationale n’oublient pas ces opérations d’excellence internationale qui ont été créées autour des grands équipements.

Paul Rigny
Rédacteur en chef

Couverture : Réalisation graphique Mag Design d’après une idée de M.-T. Dinh-Audouin.
Photos : fond © Vinctoria/Fotolia.com ; canon : © CNRS Photothèque/IN2P3 - Larruat Jean ; ligne SAMBA : © SOLEIL/Vincent Montcorgé ; sous-bois : © Wong Sze Fei/Fotolia.com ; synchrotron : © SOLEIL/C. Kermarrec.

La version papier de ce numéro contient en encart la Newsletter EuCheMS de novembre 2011.