N° 127 janvier-février 1986

La création technologique et le français

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Rubrique : Éditorial

La National Academy of Engineering des États-Unis a décidé de réunir ses membres pour une réflexion sur le thème : World Technologies and National Sovereignty.

  • Il est vrai qu’une certaine inquiétude gagne les responsables politiques des pays avancés, comme d’ailleurs les industriels, devant l’interdépendance internationale de plus en plus grande du développement technologique, alors que les structures politiques des États restent divisées.
  • L’innovation technologique est de plus en plus collective, et les progrès qui comptent ne pourront désormais se produire que dans la mesure où la recherche et le développement seront puissamment irrigués d’informations puisées partout dans le monde.
  • Grâce à l’emploi croissant des techniques de l’information et de la communication, des réseaux se créent entre spécialistes du monde entier pour des coopérations sans frontière sur lesquelles aucun État n’a réellement de contrôle.

Cette situation conduit certains gouvernements à s’inquiéter de devoir dépendre de l’étranger pour les technologies de base ; aussi, dans une réaction compréhensible, font-ils de la maîtrise de ces technologies un des fondements de leur stratégie.

Mais peut-on espérer réellement maintenir un tel contrôle à partir du moment où le développement technologique dépend largement de l’extérieur pour progresser, étant entendu qu’il doit également nécessairement diffuser sur tous les marchés ?

L’enjeu est plutôt, pour chaque État, de renforcer sa puissance de création.
dans cette compétition, les pays d’Europe devraient être les plus inquiets car ils disposent de moins d’atouts que les États-Unis et le Japon.
Un facteur-clé de succès, en effet, est la capacité de gérer de façon dynamique l’information, non seulement l’information diffusée, qui reste essentielle, mais également l’information entrante, drainée aux quatre coins du monde et dirigée vers les équipes engagées dans l’innovation technologique.
On conçoit, dès lors, l’importance pour ces équipes d’utiliser un langage commun maîtrisé dans toutes ses nuances pour conserver à l’information toute sa richesse et pour traduire fidèlement toutes les finesses de la pensée créative.

Anglais et Américains ont l’immense avantage sur les autres de pouvoir gérer ces systèmes complexes de communication en une seule langue : la leur.
Le Japon doit utiliser deux langues : l’anglais pour la communication externe, le japonais pour l’intérieur. Certes c’est une difficulté, mais elle est compensée par une extraordinaire intensité d’échanges dans tous les domaines : scientifique, technique, économique, tant par les supports écrits qu’au sein d’associations scientifiques et techniques extrêmement vivaces.

Les chimistes français ont-ils bien pris conscience du rôle de la communication dans le développement de leur discipline et dans celui de leur industrie ? En tant que chimistes, ils sont porteurs d’une exceptionnelle capacité créative par les multiples interactions de la chimie avec les autres disciplines et par le caractère aujourd’hui très pluridisciplinaire de l’innovation industrielle.
En tant que Français, utilisent-ils bien toutes les ressources de leur langue pour enrichir leur discipline d’apports externes, ou féconder d’autres disciplines par leurs connaissances et leur savoir-faire ? La chimie est, pourrait-on dire, par nature un outil essentiel du décloisonnement de nos structures et de nos mentalités scientifiques. Nous devons prendre conscience que pour tirer tout le bénéfice de cette situation, nous devons utiliser mieux et plus largement le français.

Parce que les publications en français sont peu gratifiantes, petit à petit, on les abandonne. Les chercheurs de l’industrie découvrent souvent les meilleures productions scientifiques de leurs compatriotes dans les revues anglo-saxonnes.
Eux-mêmes sont si peu convaincus de la valeur de leur langue pour les échanges scientifiques qu’ils ne publient qu’au compte-gouttes et laissent pratiquement inexploité un gisement scientifique très riche qui pourrait féconder plus largement la recherche universitaire.

En d’autres temps, le français s’était imposé comme le langage de la communication parce qu’il était clair et qu’il permettait mieux que d’autres de bien représenter les formes abstraites de la pensée. Ces vertus en avaient fait la langue de la créativité artistique et littéraire. S’il a aujourd’hui perdu de son rayonnement dans le marché mondial de l’information primaire, il reste indiscutablement le meilleur langage de la créativité, à condition que les Français eux-mêmes en soient convaincus. C’est en cultivant entre nous, Français, cette capacité créatrice que nous contribuerons à diffuser notre langue dans le monde. C’est ainsi que nous travaillerons le mieux à maintenir la souveraineté de notre pays.