N° 367-368 octobre-novembre 2012

La toxicologie : un domaine scientifique à part entière

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Rubrique : Éditorial

Enviés (secrètement) mais craints, ce sont les empoisonneurs de la Renaissance, leur capacité à maîtriser leurs redoutables substances. Honnies et abhorrées, ce sont les épidémies alimentaires (le « mal des ardents » et l’ergot du seigle) ou environnementales (l’eau pestiférée de Londres au XVIIe siècle). La société veut se protéger des poisons. Loin de ces époques reculées où on invoquait vite des causes surnaturelles, le XXe siècle a inventé le traitement des peurs et des risques par « la norme » − vertu du chiffre censé apporter la certitude.

D’abord rassurantes, les normes déclenchent vite des questions : qui les établit ? Sur quelles bases ? On dresse alors les « fiches de toxicité » associées aux substances chimiques, qui ont longtemps servi de réponse mais n’ont pas éteint le débat : sont-elles fiables ? Sont-elles rendues publiques ? Sont-elles complètes ? Le citoyen veut mieux comprendre : il faut creuser. Les laboratoires se mettent en marche et développent les concepts de base (expologie, spéciation, marqueurs...) qui soutiennent l’actif dialogue avec la société, toujours plus sensible aux risques que la vie quotidienne lui fait encourir. Une science d’abord confidentielle se développe et s’épanouit : la toxicologie ! Mais le public reste en marge, il faut aller plus loin. Le XXIe siècle invente ensuite la réglementation européenne REACH (mise en œuvre en 2007) qui demande que le vendeur s’engage personnellement, qu’il garantisse la non-toxicité de son produit.

La toxicologie prend alors une extension nouvelle et devient porteuse de tous les espoirs ; une panoplie de tests et de protocoles ne suffit plus, il faut des bases rationnelles – découvrir le rôle de la structure moléculaire, débusquer la synergie entre les facteurs (conditions d’exposition, « effet cocktail », paramètres personnels...), se mettre en mesure de devenir « prédictif ». De l’expérience et de l’étude naissent de nouvelles perspectives. Comme le montre Daniel Mansuy dans ce numéro, la toxicologie gagne ses lettres de noblesse et réalise aujourd’hui qu’elle n’est autre qu’une science de la réponse du vivant aux stimulants moléculaires ; elle s’apparente à la pharmacologie et plus généralement à « l’interface chimie-biologie » qui a conquis tant de domaines des sciences de la vie. Ce mouvement scientifique, né de la constatation de la toxicité des molécules, n’est pas prêt de prendre fin ; l’intrigante question – insoluble, dirait-on – de la toxicité des faibles doses ou l’apparition de nouveaux « objets chimiques » comme les nanoparticules sont par exemple là pour le garantir.

Le cadre scientifique (conceptuel et méthodologique) développé au cours des décennies précédentes, apparaît dans sa diversité, au-delà même de sa dimension purement chimique, dans les articles réunis dans ce numéro spécial « Toxicologie », dont nous remercions vivement tous les auteurs. Remerciements tout particuliers à Marie-Thérèse Ménager qui a eu l’initiative de ce numéro – il y a un certain temps déjà tant la sélection des thèmes dans un tel domaine a pu être délicate.

La naissance, le développement et la structuration d’une nouvelle branche de la recherche scientifique – puisqu’avec la toxicologie, c’est de cela qu’il s’agit – sont des opérations compliquées qui mobilisent en profondeur tout le système de la recherche – ses composantes et leurs inter-relations, ses mécanismes d’administration et de financement, sa politique de ressources humaines. Le résultat, en l’occurrence, ne met pas aujourd’hui notre pays à l’honneur puisqu’il reste toujours vrai que la toxicologie est « sous-développée » en France.

Cependant, notons que se déroulent en ce moment – de septembre à décembre – les « Assises de l’enseignement supérieur et de la recherche » et qu’elles veulent « replacer [...] la science et la recherche au cœur des enjeux culturels, environnementaux et économiques de notre pays et en faire des leviers pour la croissance. » Concrètement, cette phrase pourrait se lire : « permettre au système de répondre efficacement aux nouvelles demandes que la société adresse à la recherche scientifique. » Avec la toxicologie, nous avons un cas d’école. Puisque les grands cadres législatifs et administratifs qui constituent le « système français de recherche et d’enseignement supérieur » sont maintenant là, après sept années de trains de réformes, il faut souhaiter que les Assises sachent en faire apparaître les nécessaires simplifications, à la lumière des rigidités et des dysfonctionnements qui sont apparus. Ensuite, la mise en œuvre, travail ingrat par excellence, constituera le vrai défi.

Paul Rigny
Rédacteur en chef

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La version papier de ce numéro contient en encart la Newsletter EuCheMS de novembre 2012 téléchargeable librement sur le site de la SCF.