N° 174 Mars-Avril 1993

Le chimiste et sa langue

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Rubrique : Éditorial

Lavoisier, dans le "Discours préliminaire" de son fameux Traité de Chimie de 1789, insiste sur le rapport entre la science et le langage : c’est en perfectionnant celui de la chimie qu’il a conçu et construit son œuvre. Pourtant, deux siècles après, nous devons constater que ce langage si parfait de la chimie n’est pas du tout passé dans la culture commune, il est ignoré, il est craint , il est rejeté car il paraît enfermer un savoir caché et réservé. Comment se fait-il que cette langue claire, bâtie sur le modèle de l’algèbre, où les mots accompagnent des raisonnements parfaits et désignent toute chose précisément, fasse aussi peur ? On peut penser que le vocabulaire mal connu arrête et déroute, que l’usage de la symbolique effraie. Ces facteurs comptent, mais il y a autre chose qui, au delà du cas de la chimie, affecte plus ou moins toutes les sciences.

En effet, le langage courant, la langue telle qu’elle est parlée ou écrite, assemblage de mots enchâssés dans une syntaxe, domestiqués par une grammaire, ne se laisse pas souvent cerner précisément au niveau du sens. Le langage véhicule spontanément du flou. Un discours peut être perçu d’une manière très différente par ses auditeurs selon leur humeur, leur culture, leur préjugés. À travers ses relectures, un texte littéraire n’est jamais reçu d’une manière tout à fait identique par la même personne. Les commentateurs y découvrent toujours du nouveau. Les grandes œuvres se distinguent par la multiplicité du sens, capable de charmer une foule de lecteurs différents. Les briques brutes du langage, les mots ont souvent des significations variées, ils se prêtent à des jeux, à des glissements, ils évoquent, ils peignent, ils changent de valeur avec le contexte, avec l’intonation, avec l’allusion. « Les mots sont des flèches qui n’atteignent pas toujours la même cible » (F.G. Asenjo).

Dans le langage commun donc, souvent ce qui compte, c’est ce qui est entre les mots, le cortège d’images ou d’émotions que leur défilement suggère. Le discours séduit ainsi. Quel est donc le problème du langage scientifique ? Et bien, c’est qu’à côté de ses difficultés lexicales, il ne laisse rien passer entre les mots, il n’est qu’une suite d’expressions avec un sens précis, incontournable. La langue claire voulue par Lavoisier ne donne pas de prise à la dérive, elle est nette, elle est sèche. Les mots flèches désignent des cibles uniques dans un environnement rigoureusement cadré. En dehors du milieu professionnel, ils n’évoquent rien, à part le comique ou l’inquiétant du double jeu potentiel des sons des syllabes.

En conséquence, les textes scientifiques, d’ordinaire, ne font pas rêver. Ils ne se prêtent pas à des abandons aux délices de l’imaginaire, ils n’ont pas d’interstices dans lesquels puisse se loger la fantaisie du lecteur : ils commandent, ils obligent, ils exigent ; au mieux, ils ennuient. La science comme culture ne peut pas s’imposer par ce moyen. La culture passe toujours par les charmes de la romance, du récit, du conte, du fantasme. Ces fables exigent de l’auditeur la reconstitution d’un décor, d’une ambiance, la vision interne des acteurs d’un drame ou d’une comédie. Les mots ne servent qu’à mettre en place des images mentales. De là, le succès populaire de quelques trouvailles de la littérature scientifique comme la « théorie du chaos » ou les « représentations fractales ».

Si l’on veut aujourd’hui « vulgariser » la chimie, la rendre aimable, il faut la romancer, ou la poétiser, la sortir de son « look » scolaire, inventer des récits, des comédies, des personnages, les rendre familiers, les insérer dans l’imaginaire du lecteur ou de l’auditeur. Déjà, du côté du sinistre, du drame, la chimie a quelques acteurs célèbres, habiles à manipuler l’émotionnel ou la colère (les pyralènes ou la dioxine, par exemple). Pour peser sur l’opinion, pour la séduire ou pour la faire réfléchir, il nous faut des caractères nouveaux, charmeurs, ou bien encore il faut, en manipulant des ressorts dramatiques, transformer peu à peu les méchants, incarnations de phobies collectives, en pas trop mauvais, montrer qu’après tout, en chimie comme ailleurs, les choses ne sont ni blanches ni noires. Finalement, comme pour le sens du vocabulaire, c’est une relation personnelle, non directive, des gens avec les concepts de la chimie qu’il faut tenter de construire parce qu’alors, grâce à la part de rêve ainsi ouverte, le discours des chimistes, aujourd’hui ignoré, aura une petite chance d’être entendu et, peut-être, compris.

Paul Caro
Délégué aux affaires scientifiques
de la Cité des Sciences et de l’Industrie

Couverture

Protéase acide du virus HIV1. L’image montre les chaines A (en rouge) et B (en bleu) qui constituent la protéine et en vert un inhibiteur peptidique.