N° 338-339 février-mars 2010

Les concours d’entrée sont-ils la honte des grandes écoles ?

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Rubrique : Éditorial

Le croie qui voudra, mais l’idée que les écoles d’ingénieurs sont à la traîne en ce qui concerne la recherche de qualité a la vie dure. C’est une contre-vérité si flagrante qu’elle a soulevé un tollé dans toutes les écoles de chimie lorsqu’elle est réapparue, au cours de discussions sur la réforme de l’enseignement supérieur, en 2007. C’est cette réaction des écoles de chimie, réunies au sein de la Fédération Gay-Lussac, qui est à l’origine de ce numéro spécial de L’Actualité Chimique, élaboré pour montrer pièces en mains, au-delà des affirmations gratuites, la qualité des recherches qui s’effectuent dans leurs laboratoires — laboratoires d’ailleurs très souvent communs avec l’université et le CNRS.

Le débat de janvier 2010 sur le recrutement dans les écoles d’ingénieurs (dit « la question des quotas ») montre que la dualité universités/grandes écoles, si vivement critiquée en 1968 et de nouveau au moment du grand débat sur la recherche de 1982, est toujours l’objet de polémiques passionnées, voire douloureuses et dommageables. Il se construit maintenant sur une soi-disant incompatibilité entre recrutement démocratique et haut niveau des étudiants.

La réaction trop crispée de certains ingénieurs, qui campent sur la défense à la lettre du système — garant de la survie du « bon vieux temps » —, ne fait pas du bien. On sait pourtant que la diversité des cultures et des profils fait défaut chez les cadres de l’industrie française et qu’aujourd’hui, cela constitue un handicap. On sait aussi que la base sociologique des candidats aux grandes écoles s’est rétrécie, en contradiction avec ce que les fondateurs de l’école républicaine avaient mis en place, en contradiction surtout avec la mobilisation efficace du potentiel humain.

Ces faiblesses doivent être corrigées si l’on ne veut pas que les grandes écoles perdent l’estime dont elles jouissent auprès de tous et qui les marque depuis qu’elles existent. La solution existe : elle est même mise en oeuvre par ceux qui ont compris que les enjeux justifiaient des efforts coûteux, mais ces évolutions ne semblent pas être connues. On peut citer les nombreuses mesures qui, cassant le dogme du « concours unique », multiplient les voies d’entrée dans les écoles (pluralité des options, passerelles à partir de cycles universitaires, acceptations sur dossiers pour étudiants étrangers), ou les réalisations probablement beaucoup plus difficiles qui consistent à travailler en amont, par des aides financières et par des efforts pédagogiques avec les élèves du secondaire, pour les ouvrir à des choix d’études que la réalité — sinon la théorie — semble réserver aux enfants des classes favorisées. Le débat récent a fait connaître les efforts de l’ESSEC dans ce sens, efforts qui certainement pourraient inspirer les écoles d’ingénieurs.

L’essence du débat actuel sur les écoles, et plus généralement sur l’enseignement supérieur, est en fait la question de la pratique de la « sélection à l’entrée ». Ce concept « maudit », il faut pourtant le regarder en face. S’il est honni à ce point par tant de citoyens — étudiants ou non —, c’est qu’il est considéré comme symbolique d’un parcours qui conduit certains initiés vers des privilèges. A-t-il vraiment été détourné à ce point ? La sélection n’a pourtant pas que des mauvais côtés ; la compétition qu’elle implique est même souvent un moteur qui conduit les individus à tirer le meilleur d’eux-mêmes — pour leur bénéfice et celui de la société. Apparemment, un réexamen s’impose et les méthodes de la sélection ne doivent pas se figer : il faut sélectionner sur le caractère et l’intelligence et non pas sur des codes comme peut le faire un concours trop formel — les progrès de la psychologie doivent permettre de mieux faire. Mais il faut tenir à une sélection à l’entrée qui garantit des étudiants motivés et bien adaptés à la formation qu’ils vont recevoir. La vraie pierre d’achoppement est que « sélectionner » ne doit pas être « rejeter les autres ». La vraie responsabilité du système éducatif est là, et ce n’est pas tant au niveau des grandes écoles qu’elle apparaît car ceux qui échouent à ce stade se rétablissent plutôt aisément. C’est dès le départ des études — aux premiers niveaux, à l’évidence — qu’il faut orienter, accompagner, ne pas laisser tomber, stimuler. Est-ce une tâche impossible ? Elle passerait par le développement d’un système scolaire déjà bien lourd. Mais comment ne pas la considérer comme prioritaire ? Et comment ne pas prendre conscience que la négliger mettrait aussi en danger, à l’autre extrémité du cursus scolaire, la formation des chercheurs, ingénieurs et cadres commerciaux de haut niveau à laquelle nous sommes attachés ?

Paul Rigny
Rédacteur en chef

Couverture  : Conception graphique Mag Design

La version papier de ce numéro contient en encart la Newsletter EuCheMS de février 2010 téléchargeable librement sur le site de la SCF.