N° 342-343 juin-juillet-août 2010

Les extraordinaires progrès des techniques analytiques... et leurs méfaits

Page : 1
Rubrique : Éditorial

« Dans les années 50, on mesurait des milligrammes de toxiques dans les prélèvements biologiques ; puis grâce aux prouesses technologiques de la chimie analytique, on est progressivement descendu du microgramme au nanogramme puis au picogramme en pratique presque courante. » [1].

On a du mal à bien se représenter ce que veulent vraiment dire ces chiffres – un gain d’un facteur 109 (1 micromètre devient 1 kilomètre ; la taille de cette page, 30 cm environ, devient la distance Terre-Lune) –, la raison arithmétique le comprend, l’imagination ne le conçoit pas bien. Privilège des artistes : ce sont des auteurs de fiction – avec les premiers romans policiers, Conan Doyle et son Sherlock
Holmes – qui ont d’abord compris qu’on pouvait imaginer des bouleversements incroyables. C’est le domaine de la « recherche du coupable », que l’on n’appelait pas encore « criminalistique » qui a, suspense oblige, cristallisé leur imagination. Mais la science s’en est mêlée... [2].

Le numéro « La chimie mène l’enquête » qui vous est présenté montre que, 120 ans après les premiers héros, les pratiques d’aujourd’hui les ont largement dépassés – par la découverte de l’ADN et de la chimie qui permet son étude, par l’informatique et les développements instrumentaux qu’elle permet. Mais que ce soit à la lecture des ouvrages de fiction ou des résultats de recherche des laboratoires, le lecteur est toujours autant tenu en haleine, comme l’illustrent les beaux travaux scientifiques publiés ici, dont il faut remercier les auteurs ainsi que Patrick Arpino qui les a réunis.

L’extraordinaire progrès des performances analytiques a bien entendu des conséquences sur bien d’autres domaines, et touche même très profondément la vie quotidienne de nos concitoyens. Les débats actuels sur les risques sanitaires présents dans l’environnement ou présentés par les aliments du commerce sont vivement aggravés par la puissance des techniques analytiques. Pour faire bref : ce que l’on détecte se met à inquiéter. Les exemples abondent : on en vient à craindre un pesticide décelé dans un aliment sans regarder s’il est en abondance ou simplement à l’état de trace ; il suffit que l’analyse progresse pour que l’inquiétude progresse aussi.

Cette déraison est source de confusion. Deux remarques pour l’illustrer : très souvent, les articles (de la presse non spécialisée) qui dénoncent la présence d’une substance ne citent pas, ou marginalement, la concentration incriminée ; très souvent, lorsqu’il y a norme quelque part, elle est sacralisée (de la norme européenne ou américaine, c’est évidemment la plus sévère qui serait la bonne). Tout se passe comme si le concept de « norme » n’était pas « compris » ; la valeur donnée est prise comme transcendante, absolue : elle est mythifiée.

Il est vrai que la question des effets des substances sur la santé est très complexe et interroge une science qui est en train de se développer ; les effets sont toujours fortement dépendants du contexte de l’agression et affectés d’incertitudes souvent importantes – d’autant plus, bien sûr, qu’ils sont plus faibles. Quel paradoxe de voir les inquiétudes, le stress, les procès d’intention, les mauvaises décisions, menacer de s’accroître avec la performance analytique. Voilà que les développements analytiques, potentiellement si fructueux, iraient ouvrir des occasions à d’éventuels profiteurs... Les difficultés du dialogue autour du bisphénol A, l’échec du débat national sur les nanotechnologies, acté le 23 février 2010, sont de tristes exemples récents.

La solution ? On ne peut s’empêcher de souhaiter un meilleur niveau culturel aux débatteurs, qu’ils comprennent mieux la démarche de la recherche scientifique, ce qu’est le chiffre – certains diraient « qu’on cesse de séparer « culture scientifique » et « culture littéraire » comme on le fait en France ! »... [3], mais ceci est une autre question.

Paul Rigny
Rédacteur en chef

Couverture

Les experts scientifiques de la Police et de la Gendarmerie nationales analysent des échantillons contenus dans des scellés au moyen d’instrumentations modernes (visuels aimablement fournis par l’INPS et l’IRCGN).

La version papier de ce numéro contient en encart la Newsletter EuCheMS de mai 2010 téléchargeable librement sur le site de la SCF, ainsi que la Newsletter EuCheMS de juillet 2010, "Special issue Chemistry Congress".

[1Milan N., Disa E., Chimie et toxicologie médico-légale : de la détection de l’arsenic à celle de la soumission chimique, L’Act. Chim., 2010, 342-343, p. 13.

[2L’Enquête criminelle et les méthodes scientifiques, Flammarion, 1920.

[3Littéraires et scientifiques, quelles possibilités de communication ?, Propos recueillis par B. Fernandez et L. Lazar, Découverte, mars-avril 2010, 367, p. 60.