N° 385 mai 2014

Les femmes et les sciences en France : quelques dates, quelques faits, quelques chiffres… ou Les femmes en science, en a-t-on vraiment besoin ?

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Rubrique : Éditorial

Madame du Châtelet ainsi que Madame Lavoisier (et bien d’autres !) avaient déjà démontré au XVIIIe siècle ce que pouvaient valoir les femmes en science. Elles étaient les héritières lointaines d’Hypatie d’Alexandrie, philosophe et astronome du IVe siècle, lynchée par une foule incapable d’apprécier son érudition. Érudition malheureusement inconnue de Jean-Jacques Rousseau qui écrivait, en 1762, dans Émile ou De l’éducation : « La recherche des vérités abstraites et spéculatives, des principes, des axiomes dans les sciences, tout ce qui tend à généraliser les idées n’est point du ressort des femmes, leurs études doivent se rapporter toutes à la pratique ; c’est à elles de faire les observations qui mènent l’homme à l’établissement des principes. » Heureusement, d’autres penseurs affichaient une opinion différente. Ainsi François Poullain de La Barre, philosophe cartésien, écrivait en 1673 « L’esprit n’a point de sexe » dans De l’Égalité des Sexes, de l’Éducation des Dames, de l’Excellence des Hommes.

Il fallut attendre 1868 pour qu’Emma Chenu devienne la première licenciée ès sciences de France. La médecine accepta la même année que Madeleine Brès s’inscrive au concours des hôpitaux. Quant à la première femme médecin des hôpitaux, ce fut, à Nantes, Yvonne Pouzin en 1919, suivie à Paris par Thérèse Bertrand-Fontaine, mais seulement en 1930.
Marie Sophie Germain, mathématicienne et spécialiste de l’étude de l’élasticité des corps, dut se faire passer pour un homme pour que Lagrange lise ses remarques ; ayant gagné en 1811 un concours ouvert par l’Académie des sciences, elle fut la première femme à être autorisée à assister aux séances… mais pas à intervenir. C’est en 1923 que l’Académie des sciences élit pour la première fois une femme, Yvonne Choquet-Bruhat, mathématicienne, spécialiste de physique gravitationnelle ; l’année suivante, le concours général fut ouvert aux lycéennes.
Il a fallu attendre 1973 pour que le Collège de France (créé en 1530 sous François 1er) ouvre ses portes à une femme avec un titre de professeur. Il s’agissait de la philologue et helléniste Jacqueline de Romilly.
La promotion 2013 à Polytechnique comporte 14,5 % de femmes, à peine plus que lorsqu’elles y furent acceptées en 1970, mais la moitié du pourcentage (28 %) de femmes en 2e année de classes préparatoires. Dans la spécialité physique-chimie, il n’y a eu l’an dernier qu’une seule femme parmi les 21 reçus à l’École Normale Supérieure ; cette situation est extrême, mais néanmoins un écart entre genres s’est creusé après la fusion des ENS Sèvres et Ulm en 1985.

La sous-représentation des femmes en science serait-elle le résultat d’un fait biologique ou social, ou même d’une fatalité ?
Une étude publiée dans Science [1] en mai 2008 sur un test de mathématiques soumis à 300 000 jeunes de 40 pays montre une corrélation entre la performance et l’index d’émancipation des femmes. Un contexte hostile (au sein de la famille, de l’école, etc.) serait donc à l’origine de cette sous-représentation ? La confiance des femmes en leurs propres capacités intellectuelles serait alors compromise, à l’instar du refus de reconnaître leurs connaissances et leur savoir-faire, ainsi que leur expertise technique dans tous les domaines, y compris dans celui de l’innovation technologique !
Dans l’Amazone et la cuisinière, publié à titre posthume en 2014, Alain Testart, chercheur en anthropologie sociale, montre que ce sont les croyances, tacites voire irrationnelles, constantes et quasi universelles, qui expliquent – depuis la Préhistoire probablement, et en tout cas dans de multiples sociétés traditionnelles encore de nos jours – la division sexuelle du travail. Cette division n’est pas basée sur la pénibilité, la capacité d’initiative ou de conceptualisation, qu’il s’agisse de chasse, de pêche, et même de métallurgie…

Or, en France notamment, et bien qu’elles ne soient plus que 45 % en fin de 1ère au lycée à choisir la filière scientifique, les filles sont finalement plus nombreuses que les garçons à obtenir un bac S et leurs résultats sont meilleurs !
Pourquoi les jeunes filles refuseraient-elles des perspectives de carrière passionnantes en boudant l’enseignement supérieur scientifique ? Aberration qui n’est pas propre à la France, bien au contraire. Selon la revue Nature de décembre 2013 [2], pour 100 travaux de recherche, 25 sont signés par des femmes en France, 22 aux États-Unis, 20 au Royaume-Uni, 18 en Chine, 12 en Allemagne et 10 au Japon.
Quant à la chimie, elle fut l’une des premières à admettre des étudiantes dans ses amphithéâtres et à accepter qu’elles participent aux travaux pratiques. Alors que le pourcentage de filles dans les écoles d’ingénieurs plafonne à 27 %, la Fédération Gay-Lussac, qui regroupe 19 écoles de chimie, peut s’enorgueillir d’en accueillir entre 50 et 57 % selon les années ! Certes, leur recherche d’emploi peut durer un peu plus longtemps que celle de leurs collègues masculins, mais sans entraîner de ségrégation majeure.

Les filles, osez la science, osez la chimie, elles vous le rendront bien !

Rose Agnès Jacquesy
Rédactrice en chef
avec l’amicale complicité d’Odile Eisenstein,
Académie des sciences

Chimistes organiciennes oubliées…
Il est traditionnel de nommer des réactions par le nom de ceux qui les ont découvertes. Mais on ne trouve pas beaucoup de « celles ». Ainsi, une étude récente [3] a porté sur les noms de réactions en synthèse organique qui s’honorent d’y voir une femme associée. On en a trouvé quatre, dont deux pour la seule Irma Goldberg, un pour Gertrude Maud Robinson et un pour Clare Hunsdiecker.
On en trouve bien davantage quand on examine les réactions attribuées aux seuls hommes : Tiffeneau-Demjanov sans Bianka Tchoubar, Cope sans Elizabeth Hardy, Eschenmoser-Claisen sans Dorothée Felix… Et plus récemment, sans rechercher l’exhaustivité, Jacobsen-Katsuki (1991) a perdu Jennifer Loebach comme Myers (1994) a perdu Lydia McKinstry.
On devrait pourtant se souvenir de ces chimistes à la brillante carrière et qui ne sont pas les femmes d’une seule réaction !

Couverture

Modèle de ZIF (« zeolitic imidazolate framework »), une variété de solide poreux permettant notamment la capture de CO2. Image aimablement fournie par le Dr Prakash Muthuramalingam, DR.

[1Guiso L., Monte F., Sapienza P., Zingales L., Culture, gender, and math, Science, 30 mai 2008, 320, p. 1164.

[2Cité dans Le Monde, 27 février 2014, p. 8.

[3Olson J.A., Shea K.M., Critical perspectives : Named reactions discovered and developped by women, Acc. Chem. Res., 2011, 44, p. 311.