N° 387-388-389 juil.-août-sept.-oct. 2014

Les mots de la chimie

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Rubrique : Éditorial

Illustration de Nicolas Dupré, DR.

Bien que galvaudée, la formule d’Esope, « la langue est la meilleure et la pire des choses », est toujours d’actualité. La chimie et ses mots paieraient-ils un lourd tribut à l’expression d’inquiétudes latentes ? Pourquoi ? Comment ? Quelles conséquences ?
L’Union des Industries Chimiques (UIC) a commandé à un cabinet spécialisé une étude sur l’impact de ces mots, à l’origine d’une « carte mentale » construite à partir de la réaction d’un millier de Français « représentatifs » à 180 mots de la chimie.

Pour la majorité, la chimie est bien présente dans notre avenir et 60 % des personnes interrogées l’associent au mot confiance… sans méconnaître son caractère ambivalent : les chimistes créateurs de rêve, oui, mais les rêves peuvent être paradisiaques ou cauchemardesques.
En tant que science, la chimie jouit d’un crédit remarquable puisqu’elle est qualifiée de science noble. Lorsque l’on passe à ses applications, ce crédit reste élevé, mais tombe à 40 % quand il s’agit de l’industrie chimique. Contraires à la nature, les produits chimiques sont regardés avec suspicion et le slogan « la chimie, c’est la vie » remporte un succès limité. La recherche fondamentale en chimie atteint un score élevé, comme les chercheurs, les ingénieurs, et très généralement les chimistes, suivis de près par les découvertes et les innovations. Donc, chimie et chimistes n’effarouchent pas, contrairement à « chimique ».

Ce qui inquiète ? Les erreurs de manipulation, les catastrophes (Bhopal et Seveso, peu AZF qui serait peut-être associé aux engrais plus qu’à la chimie ?) et en tout dernier lieu les armes chimiques. Les risques supposés persistants pour la santé et l’environnement sont couplés systématiquement au qualificatif « chimique », décidément toujours connoté négativement, qu’il s’agisse d’usines, de produits créés par l’homme, et plus généralement de danger… Quant aux pouvoirs publics (Ministères, Parlement, Europe…), ils sont largement discrédités.

Ce qui convainc et rassure ? Un poids social non contesté – emploi, qualification, salaires – et ce qui en découle : l’importance pour la France de disposer d’une industrie chimique compétitive, jusqu’à envisager d’en faire une filière stratégique. On découvre une forte demande de formation aux risques, qui devrait être dispensée dans les écoles, les universités, le monde professionnel et celui de notre pratique quotidienne, avec une grande confiance dans les associations de défense des consommateurs et un espoir dans le développement durable (plus que dans la chimie durable, notion probablement hermétique). Ce lien entre chimie et développement durable s’applique, dans l’esprit de nos concitoyens, au domaine de l’énergie.

L’origine de la commande a très naturellement orienté les mots et les questions vers l’industrie chimique et ses préoccupations. En conséquence, pharmacie et cosmétique, matériaux, agroalimentaire, produits du quotidien… ont été ignorés. Ce panorama est cependant plein d’enseignements : c’est à la chimie et aux chimistes de convaincre du bien-fondé de nos travaux. La pyramide construite à partir des données recueillies a comme base la transparence, surmontée de la responsabilité, et enfin, comme pyramidion, le progrès. Notre discours, donc celui de L’Actualité Chimique, doit s’en inspirer : le progrès ne suffit pas, la confiance doit être restaurée. Elle est nécessaire aussi bien pour l’industrie que pour la recherche et l’enseignement publics, la motivation des jeunes et le renouvellement des cadres.

La cristallographie, à l’honneur en cette année 2014 où l’UNESCO lui consacre son année internationale, fait partie de cette science noble. Elle allie la connaissance fondamentale à la beauté des formes, des applications originales à la conception d’instrumentation de haute technologie (LLB, ILL, synchrotrons) qui attire les meilleurs scientifiques français et étrangers. Ses applications sont multiples et ont généré de nombreuses innovations et découvertes dans les domaines les plus variés, des mathématiques à la physique, de la chimie à la biologie et aux matériaux.

C’est pourquoi L’Actualité Chimique lui a consacré un numéro exceptionnellement triple devant le nombre de sujets et d’auteurs [1]. Cette richesse, nous la devons d’une part à la fois au coordinateur Bernard Capelle et au comité de pilotage de l’AiCr (dont la Société Chimique de France et L’Actualité Chimique sont membres), et d’autre part à l’activité et au soutien de notre Comité de rédaction, en particulier Michel Quarton, ainsi qu’aux relectures attentives des articles, principalement par Jean-Pierre Foulon et Gérard Férey (également important contributeur à ce numéro).
Le panorama qui en résulte en fait un ouvrage de référence, qui sera complété en décembre par un numéro spécial de Reflets de la Physique [2].

Que tous ceux qui ont contribué à cette réussite en soient sincèrement remerciés.

Rose agnès Jacquesy
Rédactrice en chef

Notre chimie française (et notre SCF !) peut s’enorgueillir de quelques savants (n’ayant pas peur des mots) qui sont régulièrement honorés par leurs pairs, en Europe mais aussi à l’international.
Gérard Férey est l’un d’eux, qui n’a pas craint d’assurer les fonctions de rédacteur en chef de L’Actualité Chimique par intérim (nov. 2012-fév. 2013). Le 16 juillet dernier, l’European Association for Chemical and Molecular Sciences lui a annoncé qu’il était lauréat du EucheMS Lecture award 2014 pour l’ensemble de sa carrière.
De son côté, Thomson Reuters publie la liste des 3 200 scientifiques les plus cités dans le monde [3], dont 82 Français. Parmi eux, Patrick Couvreur, Gérard Férey, Jean-Marie Tarascon et Clément Sanchez, mais aussi deux quadragénaires, David Grosso et Christian Serre, que nous félicitons tout particulièrement et dont nous attendons beaucoup... N’oublions pas un autre quadragénaire, Wolfgang Wernsdorfer, mi-chimiste et mi-physicien (prix Axel Kahn 2006 et prix spécial de la SFP 2012) de l’Institut Néel dont plusieurs membres ont été très actifs dans ce numéro spécial « cristallographie ».

[1Nous y comptons pas moins de 24 contributions scientifiques dues à 52 auteurs, complétées notamment par les jeux soumis par Patrick Gredin, que vous découvrirez à la fin du numéro, et les dessins humoristiques de Nicolas Dupré, dont celui qui illustre cet éditorial.

[2Reflets de la physique, la revue de la Société Française de Physique, éditée avec le soutien du CNRS, va publier en décembre 2014 un « dossier cristallographie ». Après avoir abordé la question « Qu’est-ce qu’un cristal ? », ce numéro comportera sept autres articles portant sur les développements des méthodes et des techniques les plus récentes de la cristallographie. L’accent sera mis sur la complémentarité de ces méthodes et techniques : rayons X, neutrons, électrons, RMN, méthodes théoriques ab initio, simulations numériques… Les articles seront téléchargeables sur le site www.refletsdelaphysique.fr, certains d’entre eux gratuitement, d’autres au prix de 5 euros.