N° 320-321 juin-juillet 2008

Les progrès de la science : des idées et des hommes

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Rubrique : Éditorial

Un vénérable professeur retraité s’avance et vient prononcer une allocution émue devant son professeur, centenaire tout honoré qui approuve du chef le plus âgé de ses élèves encore vivants. Ce n’est pas une reconnaissance, c’est une dévotion. Il y a le « maître » et, très loin, « l’élève ». Cette image – qui n’a rien d’exceptionnel et ressemble à ce que beaucoup d’entre nous ont vu – reflète un culte de la personne qui, dans le monde scientifique, semble avoir largement survécu à mai 68. Mais dans quelle mesure ce culte est-il une particularité du monde scientifique ?

Un débat de fond, depuis plusieurs décennies déjà, partage les historiens. Pour certains, l’histoire serait faite par les « grands hommes », des icônes – ce seront Charlemagne, Jeanne d’Arc, Louis XIV et Napoléon. Pour d’autres, ce sont au contraire les mouvements de fond des sociétés qui mènent la danse et suscitent ces fameux « grands hommes ». Plutôt que les grands hommes, ce seront alors des mouvements de l’histoire universelle – la prise de conscience d’une Europe après la ruine de l’Empire romain et les mélanges de populations, l’affirmation de l’identité nationale, la royauté triomphante et la marche aventureuse vers un nouveau régime – qui construiront les analyses. Cette dernière attitude semble dominer aujourd’hui en général, mais peut-être justement l’histoire des sciences continue-t-elle à faire exception. Pour décrire, dans le domaine scientifique, l’âge où s’éloigne la toute puissance de la religion sur les esprits, on parlera exclusivement ou presque de Galilée ; de Planck ou d’Einstein, voire de Pasteur pour décrire l’âge où la science se saisit de l’invisible. C’est que laissant le dernier mot à l’expérience, l’histoire des sciences, au contraire de l’histoire générale, construit une hiérarchie des valeurs – une série emboîtée et sans fin de problèmes-solutions. Cette poursuite de la vérité scientifique fonctionne par des sauts identifiés, marqués par des découvertes précises auxquelles on peut associer des noms de grands hommes. Ce sont ces pionniers qui mobilisent souvent l’attention – au regret peut-être des plus « sociologues » des historiens.

Le professeur Jacques-Émile Dubois, actif entre 1945 et 1990, a été l’un de ces pionniers ; il a, en profondeur, contribué à façonner le milieu scientifique français. Pourtant, même s’il ne méprisait pas les honneurs, il n’aurait probablement pas souhaité être dans le rôle ni du centenaire du début de cet éditorial, ni de son reconnaissant élève. D’une intelligence exceptionnelle, d’une personnalité qui exerçait presque malgré lui une domination naturelle, doué du courage de l’entrepreneur, J.-E. Dubois, semble-t-il, refusait d’entrer dans une quelconque « catégorie ». Visionnaire, il a ancré son oeuvre scientifique dans des domaines de la chimie organique physique alors balbutiants mais dont il percevait la puissance : une génération plus tard, ces domaines s’imposent comme des secteurs d’importance majeure. Mais il a refusé de s’absorber dans l’un ou l’autre : sa curiosité n’était pas que scientifique mais également dirigée vers la société, et il a occupé les plus hautes responsabilités dans la recherche et dans l’enseignement supérieur.

Ce numéro spécial que L’Actualité Chimique est heureuse de publier est riche et divers comme la personnalité qui l’a inspiré. Le lecteur entrera dans les trois domaines de la chimie organique physique que J.-E. Dubois a initiés il y maintenant longtemps : deux – la cinétique chimique aux temps courts et la réactivité de molécules adsorbées sur des surfaces – ont donné naissance à des prix Nobel récents (respectivement Ahmed Zewail en 1999 et Gerhard Ertl en 2007), l’autre à des applications considérables dans l’industrie pharmaceutique, amenée à gérer des banques de données de centaines de milliers de molécules.Ce professeur, d’abord attaché à la science fondamentale, se faisait semble-t-il un devoir mais aussi un plaisir de se dépenser pour assurer l’exploitation de ses travaux par le secteur appliqué. Dans les débats actuels difficiles et si animés sur les retards français en matière d’innovation, on ne peut qu’admirer la capacité de J.-E. Dubois à transgresser il y a plusieurs décennies des blocages culturels de la société française encore bien actifs aujourd’hui. La façon dont il a œuvré pour la collaboration entre la recherche à finalité militaire et la recherche académique, deux mondes qui s’ignorent largement (ou font semblant de s’ignorer) et qui sont pourtant deux facettes de l’effort scientifique du pays, en fournit un exemple frappant. Oubliés depuis une quinzaine d’années, les efforts de rapprochement entre ces deux communautés reprennent maintenant, retrouvant les principes qu’il avait mis en avant.

C’est un plaisir de remercier ici et de complimenter Mme Rhoda Dubois qui a réussi les efforts exigeants qui lui ont été nécessaires pour s’immerger dans le domaine de son père – elle qui n’est pas de formation scientifique – et coordonner ce beau numéro ; un plaisir aussi de remercier Pierre-Camille Lacaze, Jean Aubard, Michel Delamar, Bill Milne et Daniel Laurent, qui ont apporté leur indispensable concours à ce travail.

Paul Rigny
Rédacteur en chef

Couverture

Jacques-Émile Dubois, jeune thésard en 1945-1946, au laboratoire de Chimie générale de Grenoble, au cœur de ses domaines d’innovation favoris : instrumentation, informatique chimique, surfaces, cinétique rapide, aéronautique.