N° 427-428 mars-avril 2018

Mon rêve pour l’Afrique et le monde

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Rubrique : Éditorial

La Nature est généreuse. Nous lui devons tous les bienfaits écosystémiques : l’oxygène que nous respirons, les molécules bioactives transformées en médicaments pour assurer notre santé, la quinine et l’artémisinine qui ont aidé dans la lutte contre le paludisme, ou encore la réserpine pour combattre l’hypertension.

Les pays tropicaux possèdent une riche biodiversité qui a beaucoup contribué au bien-être de l’humanité toute entière, mais celle-ci est aujourd’hui malheureusement menacée par les aléas du changement climatique.

Malgré la grande diversité de la flore africaine, cette dernière n’a étonnamment contribué que pour moins d’une centaine de molécules actives figurant dans les 1 100 blockbusters mondiaux. Pourtant, l’Afrique tropicale et subtropicale possède jusqu’à 45 000 espèces végétales, souvent uniques.

La mise en place d’une infrastructure appropriée – technique, légale et réglementaire – pourrait permettre de transformer ce trésor en richesse et aiderait à apporter de nouvelles solutions et à créer des opportunités pour les jeunes du continent. Il faudrait pour cela que les connaissances soient validées et protégées.

Les travaux de recherche réalisés par les universitaires et centres de recherche doivent être impérativement traduits et documentés. J’avais personnellement aidé à jeter les bases de cette nouvelle vision dans mon pays.

Les pays émergents tels que l’Inde et la Chine ont consacré des efforts importants pour exploiter leurs connaissances traditionnelles. L’Inde a mis en place un ministère à part entière en 2014 pour tirer profit de la médecine vieille de trois mille ans. Dès les années 1980, la Chine a collaboré avec l’Organisation Mondiale de la Santé pour documenter, en anglais, les espèces couramment utilisées en médecine traditionnelle chinoise.

Très peu de pays africains ont fait des efforts similaires. Or les espèces aussi bien que les connaissances disparaissent. Le taux d’extinction sur le continent est presque le double de la moyenne mondiale.

L’île Maurice et les îles voisines ont été identifiées comme des points chauds de la biodiversité ; pourtant, près de cent espèces se sont éteintes depuis le début du peuplement au XVIIe siècle, et seulement 2 % de la forêt indigène subsiste aujourd’hui.

Qui plus est, les informations traditionnelles sur les utilisations des plantes sont généralement transmises oralement et ne sont donc pas formellement cataloguées. Souvent les recettes sont considérées comme des secrets familiaux et sont donc peu susceptibles d’être partagées.

Comme le dit le proverbe africain, « Un vieillard qui meurt, c’est une bibliothèque qui brûle. »

Nous avons pendant trop longtemps sous-estimé ces données traditionnelles. La documentation est pourtant cruciale dans ce domaine. C’est bien à travers cette documentation ancestrale, que la professeure Tu Youyou, prix Nobel de physiologie ou médecine 2015, a retracé l’existence de l’artémisinine.

En tant que professeur de chimie organique à l’Université de Maurice, j’ai commencé ma carrière en collectionnant des connaissances traditionnelles sur les plantes médicinales et aromatiques utilisées localement.

En réalisant leur énorme potentiel économique, je suis devenue co-fondatrice de l’Association Africaine des Plantes Médicinales (AAMPS). L’AAMPS est un réseau d’une douzaine de chercheurs qui se sont réunis pour créer la première pharmacopée africaine à base de plantes – une base de données scientifiques sur les plantes médicinales ainsi que la conduite de tests pour évaluer leurs composants chimiques et leur pureté.

Afin de mieux vulgariser cette connaissance et l’aider à « traverser la vallée de la mort » du laboratoire au marché, j’ai fondé en 2009 une start-up, le Centre de recherche en phytothérapie (CEPHYR).

En 2015, la structure a été rebaptisée Centre International de Développement Pharmaceutique (CIDP Recherche et Innovation), dont le travail consiste à rechercher des ingrédients innovants de nos espèces locales et à les mettre en conformité avec les normes internationales.

Il ne faut pas oublier que des extraits de plantes africaines – dont les noix de karité (Vitellaria paradoxa) et l’huile de graines du baobab – sont utilisés dans les produits de beauté et pour le soin de la peau. Ces réussites illustrent l’opportunité de repenser le développement de l’Afrique en dehors des industries extractives.

L’éducation tertiaire et la recherche de haute qualité transformeraient notre capacité à tirer parti de ces opportunités, comme l’a montré le Brésil. En outre, des partenariats plus étroits doivent être établis avec la philanthropie et le secteur privé.

Les universitaires africains, les bailleurs de fonds et les décideurs politiques doivent trouver de nouvelles façons de nourrir les talents et l’énergie de nos jeunes. Dotée des dernières technologies, j’espère que les innovateurs et les entrepreneurs contribueront à développer une culture basée davantage sur la méritocratie.

Mon rêve est que la biodiversité, gérée convenablement et avec intelligence, apportera une transformation profonde en Afrique et ailleurs dans le monde.

Ameenah Gurib-Fakim
Présidente de Maurice