N° 319 mai 2008

Science et industrie : un mariage forcé !

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Rubrique : Éditorial

Le bilan annuel de l’Union des Industries Chimiques, présenté le 18 mars 2008, précise l’importante position de la branche chimie (hors pharmacie) : 3e secteur industriel en France (75,5 milliards de dollars), 2e européen avec 16 % du chiffre d’affaires, 5e producteur mondial à 4,4 % du chiffre d’affaires mondial, croissance de la production de 4,9 % en 2007. Une difficile période de cinq années semble en voie d’être maîtrisée, succès d’efforts de restructuration et de modernisation des outils industriels et des méthodes de travail dont on devine l’exigence. Il est intéressant de noter, car cela influence les politiques de recherche, que 60 % des entreprises de la chimie sont des PME qui n’appartiennent pas à un groupe et que les trois quarts des emplois de la chimie sont dans des entreprises de moins de 250 salariés, proportion d’ailleurs en croissance.

La chimie consacre 2,4 % de son chiffre d’affaires en dépenses intérieures de recherche, un effort modéré par rapport à d’autres branches ; des effectifs de 11 374 personnes sont employés dans les laboratoires. Bien que ces efforts correspondent à une quasi-stagnation, ceci confirme la chimie comme un partenaire dynamique des laboratoires du secteur public. Et pourtant, les relations semblent mal perçues, de part et d’autre. On le voit à la Société Française de Chimie où les efforts de rapprochement sont souvent restés frustrants ; la création récente d’une division de Chimie industrielle au sein de cette société est là, précisément, pour améliorer cette situation. On le voit aussi dans la disponibilité décroissante des industriels à venir participer aux réunions scientifiques académiques, réunions de prospective ou d’information – une réaction perçue, certainement à tort, comme inspirée par une méfiance devant les activités de la recherche publique. L’Actualité Chimique en sait quelque chose, qui rencontre trop peu d’écho à son souhait d’accueillir des articles sur les activités scientifiques de l’industrie.

Alors, que se passe-t-il dans les relations industrie/recherche publique ? Les laboratoires publics de chimie, de longue date, sont convaincus de la nécessité de travailler avec l’industrie chimique. Et les traditionnels préjugés des scientifiques contre la science appliquée ne sont plus guère présents dans nos laboratoires. Cependant, l’évolution des mentalités est probablement encore trop lente et l’implication des scientifiques s’arrête trop tôt après la découverte fondamentale. Par ailleurs, la complexité du système français de recherche publique, si éclaté, n’est certainement pas un facteur qui favorise le travail commun ni les collaborations à caractère stratégique. La gigantesque réforme en cours réussira, il faut l’espérer, à remédier à ce manque de visibilité. Déjà, on voit les industriels s’impliquer profondément dans les pôles de compétitivité créés par le pacte pour la recherche de 2006.

Mais il faut viser beaucoup plus loin : un réel partage des stratégies. Il faut des lieux dans lesquels les industriels acceptent de partager des réflexions et des projets qui leur paraissent trop confidentiels dans les instances de contact actuelles. Des lieux où la stratégie scientifique aussi se partage, car la science n’est pas une foire aux résultats dont on n’aurait qu’à attendre les pépites pour les ramasser, c’est une démarche de longue haleine où les scientifiques amènent leur réflexion propre, construite grâce à leurs travaux ainsi qu’aux rencontres et aux collaborations internationales indissociables de leurs activités.

L’industrie chimique européenne évolue dans un contexte extrêmement paradoxal, comme a priori contestée dans son existence par le citoyen de base qui l’accuse de tous les maux environnementaux. Cela se traduit par des contraintes qui ouvrent devant elle une nouvelle ère ; elles s’appellent réglementation REACH, lutte contre le changement climatique, participation au Grenelle de l’Environnement. À l’évidence, ces nouvelles contraintes sollicitent de nouveaux efforts scientifiques, à commencer par celui d’en comprendre toutes les conséquences. Une nouvelle fois, une collaboration profonde entre science et industrie apparaît comme indispensable.

La refonte du système public de recherche et d’enseignement supérieur, les efforts de rapprochement recherche/industrie impulsés par les pouvoirs publics, l’action des sociétés savantes – à ne pas oublier, bien sûr, car elles créent les conditions de rapports humains grâce auxquelles tout est plus facile –, tout cela doit être utilisé et adapté. Que le mariage recherche publique-industrie, mariage forcé, devienne un mariage heureux !

Paul Rigny
Rédacteur en chef

Couverture

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