N° 380 décembre 2013

Une initiative scientifique majeure...

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Rubrique : Éditorial

Pour la première fois au monde, un Conseil scientifique vient d’être créé, constitué de 26 personnalités bénévoles, et indiscutables, issues de pays de tous les continents. Il conseillera le Secrétaire général des Nations unies sur les questions relatives à la science, la technologie et l’innovation pour le développement durable.

La chimie y est représentée par deux prix Nobel, une femme et un homme, Ada Yonath et Ahmed Zewail, et la France par Laurence Tubiana, directrice de l’Institut du développement durable et des relations internationales (IDDRI). Ces 26 scientifiques de renommée internationale seront les références mondiales pour « l’amélioration des liens entre science et politiques publiques ». Les domaines couverts vont des sciences fondamentales à l’ingénierie et la technologie, en passant par les sciences sociales et humaines, l’éthique, la santé, les sciences économiques, du comportement, de l’agriculture, et évidemment les sciences environnementales.

Ce Conseil scientifique consultatif doit, par des évaluations régulières et des synthèses de données scientifiques, éclairer les politiques sur des concepts tels que les « points de rupture » et les « seuils environnementaux », sans oublier les « frontières planétaires ». Il formulera des avis et des recommandations sur les priorités liées à la science, et identifiera les lacunes en termes de connaissance à aborder au-delà des grands besoins spécifiques, par les programmes de recherche nationaux et internationaux, à l’instar du GIEC et de l’IPBES. Et il donnera des avis sur la visibilité et la compréhension de la science...

Les dernières découvertes de la science devraient ainsi être prises en compte dans les discussions dites « de haut niveau » au sein du système des Nations unies, et influencer de ce fait l’action de la communauté internationale en matière de développement durable et d’éradication de la pauvreté.

En 1972, Arthur Koestler, romancier, politique et visionnaire, écrivit un roman métaphorique, dans lequel une brochette de sommités universitaires et autres spécialistes qui parcourent le monde de séminaires en congrès, se retrouvent dans le décor alpestre d’une « Kongresshaus » pour une semaine, alors que menace une troisième guerre mondiale. Les « callgirls » du savoir sont là pour débattre et porter un diagnostic sur la condition humaine et la démence suicidaire de l’Homme... Métaphore d’un cruel pessimisme, les douze éminents savants se chamailleront et proposeront des remèdes plus néfastes encore que les maux qu’ils sont censés guérir...

La présence dans ce Conseil de la Saoudienne Hayat Sindi, fondatrice et PDG de l’Institut de l’imagination et de l’ingéniosité, est un gage d’espérance. En effet, sait-on qu’au MIT, en lieu et place de bizutage, chaque nouvelle promotion doit réussir un student hack, une farce technique, initiation originale aux techniques qui font appel à l’imagination et à l’ingéniosité ? Est-ce ce qui leur a permis d’inventer le futur avec, entre autres, la création par d’anciens élèves de 25 800 sociétés qui emploient 3 millions de personnes (un quart de la population active de la Silicon Valley) ?

Le secrétariat du Conseil sera assuré par l’UNESCO, maître d’œuvre des très officielles Années internationales, auxquelles la SCF et L’Actualité Chimique participent, comme en 2011 à l’Année internationale de la chimie. En 2013 et 2014, nous serons présentes pour les mathématiques, l’eau (dossier en janvier 2014 sur pollution et traitement) et la cristallographie (un numéro spécial lui sera consacré). D’autres anniversaires, non moins mémorables, sont et seront commémorés par notre revue : celui des scientifiques strasbourgeois, dont plusieurs chimistes, qui furent envoyés à Clermont-Ferrand dès 1939 pour y trouver refuge, et qui y furent dénoncés et envoyés dans des camps ; celui du prix Nobel Alfred Werner ; et nous n’oublierons pas Parmentier et Diderot.

Pourquoi revenir ainsi sur des anniversaires ? Il est bon parfois de s’arrêter un instant, de considérer le chemin parcouru et imaginer, voire rêver, le chemin à parcourir. L’« esprit d’enquête scientifique » qui, selon l’anthropologue et ethnologue Philippe Descola (Médaille d’or du CNRS 2012), est le moteur de notre civilisation, conduit-il à une plus grande confiance dans l’avenir ? Dans un monde mouvant, comment éviter que les débats engagés sur les choix scientifiques et technologiques, y compris entre scientifiques, ne se déroulent dans la plus extrême confusion et sans pouvoir déboucher sur des conclusions constructives ?

Créer un Conseil scientifique international, susceptible d’éclairer les politiques, est tout à la fois un défi et un espoir pour celles et ceux qui croient que c’est au déficit de culture scientifique qu’incombe une grande part de l’irrationalité de notre monde.

Rose Agnès Jacquesy
Rédactrice en chef

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