N° 290-291 octobre-novembre 2005

La chimie française honorée par un prix Nobel

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Rubrique : Éditorial

Un honneur au retentissement mondial La situation n’est pas si fréquente ; elle peut être qualifiée d’exceptionnelle. Même si Yves Chauvin et le mot métathèse n’étaient pas connus dans la plupart des chaumières jusqu’au 5 octobre 2005, la reconnaissance de l’homme et de son œuvre en a réjoui plus d’un. À l’annonce du choix par le Comité suédois, le co-lauréat partageant le prix Nobel avec deux autres éminents scientifiques américains, les initiés de la chimie ont pu ressentir un de ces petits frissons propres aux émotions fortes… avant de partager un réel bonheur. À travers l’honneur porté à Yves Chauvin, c’est l’excellence de la chimie française qui est reconnue. Mais pas seulement. Dans un même élan, institutions, organismes de recherche et d’enseignement, sociétés savantes dont la Société Française de Chimie, acteurs du monde de l’entreprise, décideurs, tous, à leur niveau, ont considéré que la place de la France dans le monde était valorisée par le parcours de ce directeur de recherche à l’IFP puis émérite au CNRS. Un homme modeste et chaleureux, animé par un esprit scientifique curieux et rigoureux dans ses raisonnements, un chimiste ayant toujours eu le souci d’établir des ponts solides entre une recherche de grande qualité et des débouchés industriels essentiels pour le développement de notre société.

À ce concert d’éloges de toute une nation autour du nouveau Nobel, je souhaiterais y associer celui des membres de la Conférence de rédaction de L’Actualité Chimique et de tous ses lecteurs. Ceux-ci peuvent toujours relire ou redécouvrir un article rédigé par Didier Astruc, paru dans le numéro 273 de mars 2004 et intitulé « La métathèse : de Chauvin à la chimie verte ». Pour une revue scientifique qui a l’ambition de devenir un journal de référence, il est intéressant de souligner combien cette contribution était prémonitoire tant elle mettait d’emblée en perspective les apports respectifs d’Yves Chauvin, de Richard R. Schrock et de Robert H. Grubbs, lauréats du prix Nobel 2005. Les premières phrases couchées dans l’éditorial de ce même numéro, « Publier à tout prix ? », gardent tout leur sens, mais avec encore plus de relief. À cet égard, Yves Chauvin a fait magistralement preuve de discernement pendant toute sa carrière. Combien de scientifiques remarqueront et souligneront que ce grand Monsieur a publié l’essentiel de ses travaux sur les oléfines, ceux qui lui valent la reconnaissance suprême… en français, dans des journaux dont l’« impact factor » ne flirte pas avec les 30 ou plus ?

Quelle leçon ! Puisse-t-elle être écoutée, retenue et bien assimilée par tous ceux qui considèrent, à tort ou à raison, qu’en dehors des publications anglo-saxonnes, point de salut pour la divulgation des grandes découvertes et leur reconnaissance tant espérée. Ce ne sont pas les journaux qui décrètent, in fine, de l’excellence des recherches. Félicitations Monsieur Chauvin et bravo à tous ceux qui vous ont encouragé lors de vos études à l’ESCIL (CPE Lyon) et vous ont accompagné à l’IFP. Mais je laisserai l’un de vos fils spirituels, Jean-Marie Basset, mettre en perspective votre carrière et votre apport scientifique, vous un grand de la chimie organique et de la catalyse homogène en particulier.

À événement exceptionnel, situation exceptionnelle. C’est la raison pour laquelle Michel Verdaguer et Robert Corriu ne m’en voudront pas d’avoir quelque peu raccourci le propos initialement prévu pour ce numéro thématique « Chimie moléculaire et nanosciences ». Leur travail de coordonnateurs a été considérable ; ils l’ont animé et finalisé de manière exemplaire. Le résultat est là. À la hauteur des attentes de la rédaction et d’un lectorat attentif aux grandes évolutions de notre monde. À la manière de Gulliver, les auteurs vont nous faire voyager dans de nouveaux espaces, le nanomonde, pour lesquels les facteurs d’échelle sont exaltants et intrigants. Dans ce monde où la taille du fullerène est au ballon de football ce que le ballon rond est à celle de la Terre, la chimie moléculaire tient toute sa place et les nanosciences bouleversent notre manière d’appréhender le futur. Concevoir de nouveaux matériaux pour que les propriétés d’usage relèvent directement de la manière dont la matière est organisée à l’ordre local, tel est bien l’un des objectifs ambitieux des spécialistes de la chimie moléculaire et supramoléculaire. Pour éviter l’écueil de la dispersion, tant le sujet est vaste, les coordonnateurs ont fait preuve de sagesse en se focalisant plus spécialement sur des domaines relevant des matériaux inertes. À la lecture des différentes contributions, on comprendra que les bâtisseurs de nanoparticules et molécules-machines n’ont pas fini d’imaginer et d’innover car les retombées attendues sont nombreuses pour tous les secteurs d’activité. Les nanosciences représentent un autre bel exemple de liens forts entre l’excellence des recherches et la richesse des débouchés industriels.

Yann-Antoine Gauduel
Rédacteur en chef

Couverture

Le fond du montage a été réalisé à partir de l’image« l’organisation micrométrique d’un nanomatériau hybride structuré contenant des unités tétrathiafulvalène » (collaboration UMR 5637 Montpellier - UMR 6510 Rennes). Les autres illustrations sont issues des articles de ce numéro ou fournies par les auteurs.